lundi 14 novembre 2011

Pouvoir des élites & obscurantisme politique par Patrick Gatines

Pouvoir des élites & obscurantisme politique
- Du « Président des riches » à « l'Union Européenne des riches » -

Séminaire Université Paul Sabatier / Toulouse Rangueil – Samedi 26 novembre 2011
Intervention de Patrick Gatines
philosophe de contrebande, tireur d'élites, trafiquant d'armes conceptuelles
Directeur du site /Observatoire Géopolitique des Réseaux d'Influence
http://www.ogri.fr


« Les idées ne poussent pas comme les champignons après la pluie. »
- Karl Marx -

Dans une courte première partie de rappel, je rassemblerai les notions majeures que j'avais développées dans mon intervention de l'an passé à l'occasion de la sortie de l'ouvrage remarquable et remarqué de Monique et Michel Pinçon-Charlot : « Le président des Riches – Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy ».
En même temps, j'approfondirai la notion de « polyarchie » que je défends face à celle d' « oligarchie », défendue par les Pinson-Charlot mais aussi depuis par Hervé Kempf et nombre de commentateurs.

Afin d'illustrer et de nourrir ma thèse, dans une seconde partie j'étudierai dans le menu la réforme du contrôle financier telle qu elle se met en place actuellement de façon discrète dans l'Union Européenne : Comité Européen du Risque Systémique (CERS), Autorité de contrôle bancaire, Autorité de contrôle des marchés, Autorité de contrôle des Pensions & assurances, découlant du Rapport Larosière. Mais aussi relance discrète mais ferme du Marché unique européen (MUE) sur instruction du Rapport Monti - Mario Monti qui est en passe de succéder à Silvio Berlusconi à la tête de l’Italie - et suite à la nomination de Mario Draghi à la tête de la BCE.
Je mettrai en valeur le rôle et l'organisation du lobbying dans ces mises en oeuvre décisives pour notre avenir, compromis par la dépouille du bien public européen ainsi organisé.

Puis, dans une courte troisième partie, je montrerai combien ce type de stratégie furtive et en réseau est la signature d'un nouveau genre de régime politique qui ne connaît pas la séparation des pouvoirs économiques et politiques: le régime globalitaire, dont je dégagerai les principales caractéristiques.

Enfin, pour conclure, je ferai un certain nombre de propositions concrètes afin de démocratiser l'Union Européenne, d’y prévenir conflits d'intérêts et stratégies de lobbying mais aussi afin d’aborder au mieux cette politique & géopolitique complexe et réticulée qui organise une politique mondiale de décivilisation.

Il s’agit avant tout aujourd’hui de produire les conditions d’une citoyenneté et d’un militantisme éclairés : bref de produire les termes de Nouvelles Lumières, condition incontournable d’une politique de civilisation écologiquement responsable, socialement juste et démocratiquement transparente.
J’ouvrirai aussi ce chantier ré-évolutionnaire et désirant.

La dimension anthropologique du livre des Pinçon-Charlot "Le président des riches" par Henri Callat

La dimension anthropologique du livre des Pinçon-Charlot
«Le Président des Riches»
Exposé présenté devant le Seminaire interdisciplinaire de Toulouse-Rangueil
samedi 22octobre 2011 par Henri CALLAT


« …Si par pensée on n’entend pas seulement l’activité computationnelle… mais … la mise à l’épreuve des certitudes disciplinaires par leur confrontation avec d’autres régimes de
discours… »
(Pour un Cercle des professeurs disparus ou en voie de disparition)


Bien comprendre ce livre suppose un grand élargissement de notre vision intellectuelle : je m'y livre à mes risques et périls en remontant au … 21 décembre 1869 !
Cent quarante deux ans pour comprendre c'est la bonne distance …
Le 21 décembre 1869 George Sand écrivait à Flaubert après la publication de «L'éducation sentimentale» : « Que prouve ton livre, écrivain humoristique, railleur, sévère et profond ?
Ne dis rien. Je le sais, je le vois. Il prouve que cet état social est arrivé à sa décomposition et qu'il faudra changer très radicalement. Il le prouve si bien qu'on ne te croirait pas si tu disais le contraire."

Si j'ai choisi cette référence c'est que, comme dans «L'éducation sentimentale», la dimension anthropologique du livre des Pinçon-Charlot , si elle ne fait pas l'objet d'une description spécifique, est néanmoins présente dans le livre tout entier.
«Que prouve votre livre...» pourrait demander une moderne George Sand aux auteurs du «Président des Riches» .
Je déclinerai donc ce terme général d' «anthropologie» en six courts paragraphes dans une démarche intellectuelle précise :
1) Une dimension anthropologique implicite
2) De l'explicite à l'implicite
3) Une épistémologie de la servitude
4) Une forme de domination inédite: la désymbolisation
5) L'anthropo-sociologie
6) L'éducation comme nouvel imaginaire instituant

1) Une dimension anthropologique implicite

Cette dimension anthropologique est clairement – et pathétiquement – amorcée dans l'interrogation suivante ( p,106) : «Comment est-il possible que les innombrables cadeaux aux plus riches et les mesures impopulaires , sur les retraites, l'affaiblissement du secteur public, avec la remise en cause du droit à l'enseignement et à la santé, ne donnent pas lieu à une volonté plus forte de changement ? Faut-il parler de servitude volontaire, à la manière de La Boétie qui écrit que «c'est le peuple qui s'asservit, car non seulement il obéit, mais il sert ceux qui le dominent»?"
Terrible interrogation , mais au coeur même de notre propos.
Ici en effet, avec la référence à La Boétie, c'est bien une analyse psycho-anthropologique qui s'annonce sous-tendue par un paradoxe : «Pourtant, les classes moyennes et populaires sont les plus nombreuses et elles constituent les forces productives sans lesquelles il n'y a ni production, ni échange, ni enrichissement possible.» (pp,106,107).
Alors que se passe-t-il?
Pourquoi ces «classes moyennes et populaires qui sont les plus nombreuses» n'arrivent-elles toujours pas à «renverser la vapeur» à leur profit d'une manière durable et définitive , à planter en quelque sorte, un «jalon de non-retour» dans le mouvement social?

Ici intervient dans le livre des Pinçon-Charlot, un phénomène médian, intermédiaire entre la bourgeoisie triomphante et ces «classes moyennes et populaires» relativement impuissantes: «La bourgeoisie le sait bien, nous disent nos auteurs, et elle veille (…) au contrôle des médias.» ( p,107).
Jusqu'ici rien de bien original encore: nous restons toujours dans le domaine de la constatation, de la description sociologique.
«La vie se met à ressembler au journal télévisé.» (p 107).
Mais une interrogation demeure : quelle est cette vie dans sa réalité profonde, c'est à dire psychologique, psychique ? Quelle est cette psyché que génèrent chaque jour les médias? En quoi consiste-t-elle? Comment fonctionne-t-elle?
Pour tout dire, quel est cet homme ainsi fabriqué?

On descend un peu plus profond dans la nature de ce dernier quand on se livre au portrait des «Riches», des «héritiers» et des membres des «grandes familles» . Dans le paragraphe intitulé «De la domination économique à la domination symbolique», (p,105), voici comment nos auteurs décrivent la psyché des dominants:
«La richesse et les privilèges demandent à être justifiés pour qu'ils puissent devenir légitimes. L'élégance et la distinction des héritiers des grandes familles fortunées sont le fruit d'une éducation qui vise à faire passer dans les corps la richesse matérielle et la position sociale. La malédiction du nouveau riche est de n'avoir pas eu le temps ni la famille qui l'auraient préparé à jouir, selon les règles, de la fortune trop récemment acquise pour avoir déjà changé en profondeur son bénéficiaire. La richesse de l'héritier est en quelque sorte innée: elle apparaît comme consubstantielle à l'individu...» (p,105).

Comme on aurait aimé que les Pinçon-Charlot approfondissent également le portrait des dominés , qu'ils l'analysent «en profondeur», qu'ils donnent aux lignes suivantes toute leur dimension anthropologique implicite :
«Les dominés intériorisent les excellentes raisons qui font des dominants ce qu'ils sont. Ils participent alors eux-mêmes à la domination qu'ils subissent en la reconnaissant comme fondée. Cela est d'autant plus vrai aujourd'hui que la légitimité du pourvoyeur d'emplois ne s'est jamais autant imposée dans les représentations en raison de l'importance de la crise et d'un recul historique des discours contestataires de l'ordre établi.» (pp, 105,106).
«Que feraient les pauvres s'il n'y avait pas de riches», comme on disait au XVIIIe siècle à la suite des nouveaux «savants»de la nouvelle «science économique» ?
Le raisonnement économique actuel constitue bien un «recul historique»de deux siècles !
Dans «Le Monde» (15/09/2011), , à la question «Avez-vous perçu une ambiance de veille de révolte sociale?», les Pinçon-Charlot répondent :«Pas vraiment, car l'individualisme est extrêmement présent dans les classes moyenne et populaire... Le capitalisme a détruit tout ce qui faisait la solidarité ouvrière. Ce sont des classes sans identité, contrairement à la bourgeoisie, qui forme un groupe soudé. Et, en arrière-fond, il y a cette idée que l'histoire est finie, que le capitalisme est la seule solution.»

2) De l’explicite à l’implicite

Mais comment donc, pour employer les termes mêmes des auteurs du livre, s’est effectué, chez les opprimés, ce passage « dans les corps » et la « position sociale », « en profondeur », de cette « idée que l’histoire est finie, que le capitalisme est la seule solution » ?
Comment s’est effectuée cette « intériorisation » idéologique et pratique ?
C’est ce genre de questions qu’il faut poser si l’on veut arriver au bout de l’analyse socio-culturelle de nos sociétés.
Mais à cette interrogation la description sociologique, si complète et si rigoureuse soit-elle, ne peut totalement répondre parce que nous nous situons ici dans un autre paradigme, étroitement relié au premier, certes socio-économique, mais sans jamais s’y identifier, sans jamais se confondre avec lui.
Cette « face cachée » en même temps que générique de la société, la sociologie seule ne peut la dévoiler. Encore moins la politique ! Pierre Bourdieu a besoin d’Edgar Morin !
Pour comprendre vraiment, un saut paradigmatique est nécessaire, celui-là même que Castoriadis décrira dans « L’institution imaginaire de la société ».
En effet, pour tenir ensemble les éléments qui la composent, une société doit dépasser leur seule addition, leur seule coexistence, même pacifique : elle doit devenir capable de s’autofonder idéologiquement !
Le Moyen Âge, par exemple, est-il concevable sans la foi ou la Cité grecque sans l’idée démocratique ?
Mais ni la foi, ni l’idée démocratique ne sont de simples superstructures, des dimensions idéologiques simplement ajoutées, mais des composantes essentielles, fondamentales, de la société. Elles naissent et meurent avec une société donnée. Edgar Morin a consacré le Tome 4 de « La Méthode » aux Idées, à la vie des idées. « La servitude volontaire » décrite par La Boétie et retrouvée quatre siècles plus tard par Hannah Arendt dans le phénomène totalitaire , relève d’un comportement psychologique , d’un psychisme qui doit être analysé comme tel en tant que réalité spécifique.

C’est ainsi que Dany-Robert Dufour dans un récent article (Le Monde 30/10/2011) « Une civilisation en crise » pourra parler des trois impasses anthropologiques du XXe siècle à savoir le fascisme qui réduit l’homme à l’élément fanatisé d’une foule, le communisme stalinien qui l’identifie à la machinerie d’un Parti, et le libéralisme économique contemporain qui le transforme en un individu asservi à « la recherche effrénée de la satisfaction pulsionnelle jusqu’à l’addiction aux objets », la dépression devenant son « ultime refuge » !
Le film de Pierre Schoeller, « L’exercice de l’Etat » est emblématique à ce sujet : « les personnages sont régis par une force aussi implacable … que la gravité. Ce qui conduit aussi bien à la comédie qu’à la tragédie. .. » (« Le Monde » 26/10/2011).
Il existe en effet une érotique du pouvoir comme réduction politique du désir , son inconscient psychique, le jeu politique pour le jeu politique indépendamment des idéologies proclamées et qui explique maintes tragédies du siècle (le XXe).
Michel Serres pourra parler de « métatromperie » en décrivant précisément ce jeu politique:
« A quoi rêvent les hommes de pouvoir ? A leur bureau, peuplés d’huissiers encagoulés, d’une femme nue et d’un crocodile, nous dit la première séquence du film. C’est le premier coup de maître de ce film magistral que d’établir d’un seul coup la dimension fantasmatique et érotique du pouvoir. Pierre Schoeller n’y reviendra pas, mais ce trouble sensuel vibre tout au long du film. Le désir bouillonne dans les antichambres du pouvoir comme dans les chambres à coucher. » (« Le Monde » 26/10/2011).
Ô DSK ainsi remarquablement psychanalysé !
Si j’insiste tant sur ces données psycho-anthropologiques ce n’est pas pour « désespérer Billancourt » ( ou les nouveaux Billancourt), ni pour sous-estimer les capacités de révolte et de résistance des dominés et des opprimés ( ces jours-ci nous le démontrent), mais au contraire, pour mieux analyser « la nouvelle servitude de l’homme libéré ( c’est à dire nouvellement asservi) à l’ère du Capitalisme total » (1) et, ce faisant, découvrir et faire émerger de nouveaux moyens inédits de libération !

3) Une épistemologie de la servitude

Il existe en effet une épistémologie de la servitude , une servitude au deuxième degré si l’on peut dire, de l’homme dominé qui consiste à « intérioriser » mentalement les structures essentielles de la domination.
Epargnez-moi leurs descriptions les plus visibles : du sport de compétition devenu la nouvelle religion des larges masses à la consommation effrénée de n’importe quoi à condition que ce soit médiatisé, en passant par les innombrables divertissements et étourdissements qui transforment nos esprits en purs réceptacles de l’idiotie et de l’imbécillité . Le pain et les jeux des temps modernes (panem et circenses) suprêmes garanties ici comme à l’époque de la décadence romaine, des civilisations en perdition !
Une foule de gauche n’est pas forcément un « peuple de gauche » ! Il n’y a « peuple » que si la foule est capable de se penser elle-même avec une identité affirmée, des projets clairs et partagés, des objectifs précis, autrement dit de s’autofonder !
Castoriadis a parlé de « l’institution imaginaire » de la société. On pourrait de la même façon parler d’une « institution imaginaire du peuple » !
L’exemple emblématique est celui de la « classe ouvrière » du XIXe siècle. Elle était capable d’instituer elle-même sa propre identité : on était fier de lui appartenir . Souvenez-vous des deux premiers vers de la dernière strophe d’un chant célèbre :
« Ouvriers et paysans nous sommes
Le grand parti des travailleurs … »

Car il ne s’agit pas seulement de « s’indigner » . L’indignation, nous dit Edgar Morin, n’est que le « déclic » de la pensée de l’indignation politique certes, mais plus largement intellectuelle, culturelle, philosophique sans laquelle – l’expérience d’un siècle le prouve – il ne peut y avoir de véritable prise de conscience révolutionnaire !
C’est tout le problème – dramatique – des « printemps arabes » ces temps-ci.
Le terme de « révolution » qu’on leur a imprudemment accolé n’est-il pas exagéré ?
Ces mouvements ont-ils réellement franchi le seuil de la simple révolte à tout instant récupérable ? « Indignés sans tête » pouvait titrer un article du « Monde » ( 16,17 octobre 2011, p.17).
Les Pinçon-Charlot ont parlé de « dominés (qui) intériorisent les excellentes raisons qui font des dominants ce qu’ils sont »(p.105) .
Fort bien, mais en rester là ne suffit pas : une analyse plus fine de cette « aliénation » s’impose si nous voulons réellement connaître, dans toutes ses dimensions, la société où nous vivons.

4) La désymbolisation, une forme de domination inédite

En septembre 2003 paraissait un grand livre « L’art de réduire les têtes » sous-titré « Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total » signé par Dany-Robert Dufour. Le chapitre 4 qui le termine porte comme titre « Le néo-libéralisme : la désymbolisation, une forme de domination inédite » ( à noter que cet article fondamental a paru dans « Le Débat » de janvier 2003).
Sa thèse centrale ? La même que celle de Pierre Thuillier dans « La Grande Implosion » (Fayard 1995) , Raffaele Simone « Le Monstre doux »(Gallimard, 2007) ou « La montée de l’insignifiance » de Castoriadis (Seuil, 1996) :
Nous sommes entrés dans la « civilisation » - celle des pays dits « développés », des pays riches – qu’annonçait déjà Nietzsche dans « La volonté de puissance, la civilisation du « nihilisme fatigué » !
Dany-Robert Dufour la présente ainsi :
« … « le nihilisme fatigué » pour reprendre l’expression même de Nietzsche, renvoie à un moment incertain où toutes les valeurs deviennent grises. Cette circonstance se présenterait aujourd’hui comme un fait social et historique se manifestant par un phénomène , diffus dans les populations, de refus de toute hiérarchie des valeurs (par exemple , entre celles qui relèvent de l’intérêt privé et celles qui dépendent de la chose publique) voire de refus de toute valeur. Il s’agirait dans ce « nihilisme fatigué », voire épuisé, de faire une place centrale à « tout ce qui soulage, guérit, tranquillise, engourdit, sous des travestissements divers. » - la marchandise occupant aujourd’hui cette position clef. Elle représenterait ce qui permet de faire apparaître aujourd’hui une certaine profusion d’objets à l’endroit même du néant ontologique. » (2)

Apparaît ainsi un homme nouvellement « aliéné » par « une tyrannie sans tyran »(Hannah Arendt, « Du mensonge à la violence », 1972) , l’« homme détruit » de la nouvelle d’Herman Melville, Bartleby, résumé par la formule « I would prefer not to… » ( J’aimerais mieux ne pas…).
Homme privé de toute personnalité , incapable de choisir dans le flot du tout marchandisé où il se trouve présentement englouti, celui-là même dont le Capitalisme moderne a besoin pour se perpétuer. Dans « Le Chemin de l’espérance » (3) Stéphane Hessel et Edgar Morin diagnostiquent un immense « mal-être dans le bien-être » … D’où l’urgence d’une autre pensée et d’une autre politique en tous domaines. »
C’est cet homme qui, dans le Capitalisme moderne ou « total » se livre à des conduites apparemment tout à fait irrationnelles (du suicide à l’homicide).
Comment expliquer par exemple que ce soit dans le pays d’Europe le plus « équilibré », la Norvège, qu’ait eu lieu l’une des plus grandes tueries du siècle ? La folie, dira-t-on. L’explication est assez courte. Personnellement je lui préfère celle du sociologue Johan Galtung qui constate que « Les Norvégiens ont perdu le sens des valeurs et de l’éthique, ce qui conduit à une société déculturée et destructurée. Breivik en a profité pour occuper l’espace. » (« Le Monde », 3 octobre 2011).
Cet « espace » n’étant pas autre chose que celui d’un ensemble civilisationnel où règne peut-être le « bien-être » mais à l’exclusion du « bien-vivre » comme il est dit dans « Le Chemin de l’espérance ». Car est-il possible de bien-vivre dans un monde privé de toutes perspectives aussi bien physiques que métaphysiques, un monde du « no future » autre que celui que nous propose la société de marché contemporaine ?
Car le véritable nom de la fameuse « déprime » c’est tout simplement le désespoir quand le nihilisme s’installe partout.
Nous appellerons cet homme produit du nouvel imaginaire capitaliste – ou plutôt de son absence d’imaginaire - « homo capitalis » lui-même composé d’un « homo oeconomicus », d’un « homo urbanus », d’un « homo technicus », d’un « homo scientificus » et, pour finir, d’un « homo corruptus » ! (Cf « La Grande Implosion » de Pierre Thuillier, op cit…) .
Ce nouvel homme, ce « sujet moderne », comment Dany-Robert Dufour le définit-il dans « Le Monde » (30/10/2011) ? . Il apparaît sur les ruines du sujet classique, celui de Kant caractérisé par sa dimension critique et celui de Freud par sa dimension névrotique.
Intelligence critique et responsabilité morale n’ont plus court.
Ce « sujet classique », nous dit Dany-Robert Dufour, est remplacé par un autre sujet naviguant dans une autre région psychique où tout s’instrumentalise , se banalise et se réduit à sa plus simple dimension humaine – plus précisément inhumaine – et où le désir se rétrécit au simple besoin, à la pulsion asservie à l’empirisme du seul court terme.
Sujet individualiste, demande Dany-Robert Dufour ? Non, mais plutôt égoïste, c’est à dire replié sur un soi que seul affecte une rationalité entièrement structurée par la « valeur d’échange », autrement dit, la rationalité économique .
« D’ores et déjà, écrit notre auteur, les changements dans les grands champs de l’activité humaine – l’économie marchande, l’économie politique, l’économie symbolique et l’économie psychique – convergent suffisamment pour indiquer qu’un nouvel homme déchu de sa faculté de juger et poussé à jouir sans désirer est en train d’apparaître. » (3)
Nous vivons en effet une formidable captation du désir par la rationalité économique et marchande qui pénètre et réduit tous « les grands champs de l’activité humaine ».
Le court terme du besoin et des pulsions à satisfaire immédiatement l’emporte désormais sur l’imaginaire du désir qui, lui, embrasse des contextes et des environnements infiniment plus vastes :
« …N’y peuvent séparer ton nom de l’univers… » (Aragon)

5) L’anthropo-sociologie

Je viens de dire explicitement ce que disent implicitement les Pinçon-Charlot dans leur démarche essentiellement sociologique.
George Sand revenue pourrait reprendre à leur endroit ce qu’elle disait à Flaubert romancier : « Ne dis rien. Je le sais. Je le vois. (Ton livre prouve) que cet état social est arrivé à sa décomposition. »
La sociologie des Pinçon-Charlot prétendait (je cite p.108) apporter « des moyens de compréhension et d’organisation des luttes. »
L’anthropologie qui lui est sous-jacente – plus précisément inhérente – et que je viens à peine d’évoquer, devrait générer d’autres moyens pour rendre ces luttes encore plus efficaces par l’approfondissement psychologique de la compréhension sociologique .
Que faire donc pour sortir effectivement, non pas seulement d’un Système économique, mais de tout l’ensemble civilisationnel qu’il génère et entretient ?
On commence à comprendre que la « crise » n’est pas qu’économique .
« En effet, écrit Dany-Robert Dufour dans son grand article du « Monde » (30/31 octobre 2011) : « Une civilisation en crise », la civilisation occidentale entraînant avec elle le reste du monde, est emportée par un nouveau démon où se mélangent en proportions diverses l’ultra et le néolibéralisme. Ce diagnostic, partagé, est cependant un peu trompeur : il porte à croire que la crise est d’abord économique et financière. De sorte que, pour la résoudre, on aurait avant tout besoin de la science des économistes. On aurait tort de le croire. Pour plusieurs raisons. La première est triviale : la science des économistes est au moins aussi versatile que celle du marc de café. La seconde est plus sérieuse : nous ne vivons pas seulement une crise économique et financière, mais aussi politique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle … Ce sont les fondements sur lesquels reposent notre civilisation qui sont atteints. »

« On n’enthousiasme pas un peuple avec un taux de croissance », disait Michel Rocard du temps où il pensait juste. Car c’est bien d’enthousiasme que nous avons aujourd’hui besoin, plus que de toute autre chose !
Et si cet enthousiasme n’avait pas tout à fait déserté le « sujet moderne » ? « Plus croît le péril, plus croît ce qui sauve », disait Hölderlin. Je redonne la parole à Dany-Robert Dufour :

« … je suis bien obligé de constater que la tragique destruction de cet homme nous offre comme une sorte d’opportunité inouïe. Nous nous retrouvons en effet dans une situation exceptionnelle pour la pensée. Tout se trouve cul par-dessus tête. Il faut tout reconstruire, à commencer par une nouvelle intelligence critique et une nouvelle compréhension de l’inconscient. Nous sommes en quelque sorte comme Descartes à Amsterdam, en 1631, quelques années avant « Le Discours de la Méthode » : « En cette grande ville où je suis, n’y ayant aucun homme excepté moi qui n’exerce la marchandise, chacun y étant tellement attentif à son profit que j’y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne (…) » Descartes , pour être l’homme serein des situations désespérées, est le personnage théorique qu’il nous faut ici : lorsque chacun se sentit contraint à exercer la marchandise, Descartes se vit « jouir d’une liberté entière » ; au summum du doute, il réinventa grâce à ce doute lui-même, l’exercice philosophique le plus cru, celui qui devait fonder une nouvelle certitude. » (4)

Que nous dirait un nouveau Descartes « personnage théorique » de notre époque , repensant l’homme et le monde en ce début de IIIe Millénaire ? Peut-être ceci par la voix de Castoriadis :
« … si l’on considère la situation actuelle , situation non pas de crise mais de décomposition, de délabrement des sociétés occidentales , on se trouve devant une antinomie de première grandeur. La voici : ce qui est requis est immense, va très loin – et les êtres humains, tels qu’ils sont et tels qu’ils sont constamment reproduits par les sociétés occidentales, mais aussi par les autres, en sont immensément éloignés. Qu’est-ce qui est requis ? … ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d’une importance sans pareille dans le passé, une création qui mettrait au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les êtres humains comme valant la peine. .. Or cette orientation est extrêmement loin de ce que pensent , et peut-être de ce que désirent les humains d’aujourd’hui. Telle est l’immense difficulté à laquelle nous avons à faire face. » (5)
Surmonter cette « immense difficulté » implique d’abord une profonde révolution dans l’éducation des hommes, donc dans les systèmes qui l’instituent tant du point de vue de la forme que du contenu , pour tout dire l’émergence d’un nouvel imaginaire socio-culturel !

6) L’éducation comme nouvel imaginaire instituant

D’où l’importance cruciale de l’éducation comme capable de faire émerger un nouvel imaginaire socio-culturel !
Un nouvel imaginaire qui prendrait appui sur les révolutions scientifiques et culturelles du XXe siècle qui ont littéralement métamorphosé notre pensée, ce que les philosophes appellent le « logos » dans ses trois dimensions fondamentales : le principe d’identité, le principe du tiers exclu, le principe de raison suffisante .
De plus, cette première révolution épistémologique s’est réalisée sur fond d’une deuxième révolution scientifique, la plus grande de tous les temps : la révolution cosmologique qui nous a fait sortir enfin, selon l’expression de Bachelard, des « songeries ancestrales » !
Au commencement de la pensée humaine était « la fable », nous rappelle Etienne Klein dans son livre « Discours sur l’origine de l’univers » (6).
Notre problème est aujourd’hui celui-ci : sur la base des connaissances contemporaines qui ont moins de cent ans d’âge, comment sortir rationnellement de la fable originelle , ce qui nous ferait en même temps sortir des comportements , de l’éthique qu’elle implique inconsciemment ?
Cette situation culturelle radicalement nouvelle est loin d’avoir pénétré les mentalités et les mœurs : pour la plupart de nos contemporains, « le soleil se lève », les corps tombent « parce qu’ils pèsent », les hommes « se reproduisent » et il y aura toujours des guerres « parce qu’il y en a toujours eu » !
Pour la première fois dans l’histoire de la pensée humaine nous serions alors en mesure de formuler une « relativité générale » des cultures et des civilisations à l’image de la « relativité générale » de l’univers que nous révéla le génie d’Albert Einstein ! Car toutes nos cultures et nos civilisations sont construites dans l’ignorance du Grand Récit Cosmique que nous propose depuis moins de cent ans, la science moderne.
C’est ce Grand Récit que Michel Serres rêve de transformer en propédeutique de tous les savoirs et de toutes les cultures dans toutes les Universités du Monde ! Non pas pour les faire disparaître, mais pour les faire entrer en relation critique , en écho, à la lumière des nouvelles Lumières d’un « nouveau savoir » (7) seule façon de triompher vraiment du racisme inhérent aux identités traditionnelles ! On n’est pas ceci ou cela, mais on vient de ceci ou de cela …à partir de « ce verbe nul (le verbe être) qui fit une si belle carrière dans le vide », si nous en croyons Paul Valéry !

« Sortir du maelström, sortir du trou noir où s’involue le groupe, où se raréfie l’espace, où disparaissent les objets, où déçoit le savoir, coûte presque la vie, le crédit, ne pas en sortir va coûter le monde. Pitié pour le monde et non pitié pour moi… Sortir. Appareiller … méditer longuement devant les grands arbres, rien n’est si large que l’espace, rien n’est si commun que la place, sous le soleil, tant que notre soleil ne l’a pas vitrifiée.
Pitié pour le monde, vienne le nouveau savoir
. » (8)
Cette prose poétique de Michel Serres dans un petit livre « Détachement » qui date de septembre 1983 fait écho à la prose plus philosophique de Cornélius Castoriadis dans « La montée de l’insignifiance » (paragraphe « Education, culture, valeurs") .
Les questions fondamentales de la philosophie sont à repenser de fond en comble notamment à travers la crise du système éducatif occidental :
« … le système éducatif occidental est entré, depuis une vingtaine d’années, dans une phase de désagrégation accélérée. Il subit une crise des contenus : qu’est-ce qui est transmis, et qu’est-ce qui doit être transmis, et d’après quels critères ? Soit : une crise des « programmes » et une crise de ce en vue de quoi ces programmes sont définis. … Mais toutes ces observations demeureraient encore abstraites si on ne les reliait pas à la question que personne n’ose même pas mentionner. Ni élèves ni maîtres ne s’intéressent plus à ce qui se passe à l’école comme telle , l’éducation n’est plus investie comme éducation par les participants. Elle est devenue corvée gagne-pain pour les éducateurs, astreinte ennuyeuse pour les élèves. » (9)
« … l’éducation n’est plus investie comme éducation par les participants… » , c’est à dire ne relie plus les participants (professeurs et élèves) à l’univers social dont ils font partie et qui les attend comme inspirateurs à la fois scientifiques, politiques et plus largement culturels.
L’école « se privatise » de plus en plus et pas seulement au sens socio-économique du terme : elle tend à se réduire à une série de professions spécialisées à l’intérieur de l’enceinte scolaire alors que son champ véritable est la société toute entière !
Les instituteurs de Jules Ferry l’avaient bien compris qui prolongeaient bien souvent leur métier d’instituteurs des enfants du peuple en instituteurs du peuple dans les secrétariats de mairie par exemple ou les sections socialistes dont ils étaient bien souvent aussi les principaux animateurs.

Tout ceci est encore repris dans le petit livre de Stéphane Hessel et d’Edgar Morin « Le Chemin de l’espérance » (10)
Ce dernier mot « espérance » sera la conclusion d’un exposé à la fois trop court ( il faudrait plus précisément y analyser bien des formulations un peu trop lapidaires) et trop long ( votre attention si longtemps soutenue relève parfois de l’héroïsme !).
Mais en ce début de Troisième Millénaire qui est aussi le début d’une ère nouvelle de l’Evolution humaine, nous aurons encore le temps de nous retrouver pour complexifier notre réflexion.

Henri CALLAT

Quelques références bibliographiques :

1) Dany-Robert Dufour, « L’art de réduire les têtes », Sur la servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, Denoël, 2003
2) Dany-Robert Dufour, op cit, p. 227
3) Stéphane Hessel- Edgar Morin, « Le chemin de l’espérance », Fayard, 2011, pp.26,27
4) Dany-Robert Dufour, op cit, p.250
5) Cornelius Castoriadis, « La montée de l’insignifiance », Seuil, 1996, p. 95
6) Etienne Klein, « Discours sur l’origine de l’univers », Flammarion, 2010
7) Michel Serres, « Détachement », Flammarion, 1983, p. 177
8) Michel Serres, op cit, pp. 18,19
9) Cornelius Castoriadis, op cit, pp. 18,19
10) Stéphane Hessel – Edgar Morin, op cit













































vendredi 11 novembre 2011

Sens et rôles des mouvements altermondialistes dans la transformation de l'humanitude par Josette Combes

Sens et rôles des mouvements altermondialistes dans la transformation de l'humanitude
Josette Combes. Séminaire Interdisciplinaire Toulouse – Rangueil (16 avril 2011)




Parce que nous appartenons à la Terre, toute personne a le droit de pouvoir choisir son lieu de résidence, de rester là où elle vit ou de circuler et de s’installer librement sans contraintes dans n’importe quelle partie de cette Terre. Extrait de la Charte des Migrants élaborée et signée sur l'Ile de Gorée au large de Dakar, tristement célèbre comme centre de triage au temps du commerce triangulaire.
Le Forum Social Mondial qui se tenait cette année (2011) à Dakar s'est ouvert par une cérémonie commémorative sur l'île de Gorée, le samedi 5 février, au lendemain de cette signature emblématique.
Nous tenterons dans la présentation du 16 avril de réfléchir sur le rôle des mouvements sociaux dits altermondialistes en tant que vecteurs d'un changement d'imaginaire propice (ou non) à embrayer sur une métamorphose de l'espèce humaine. En effet les thématiques du dernier forum (et des précédents) résonnent et raisonnent dans divers champs de l'économie, de l'écologie, du politique et de la spiritualité[1], en ne les morcelant pas en parties distinctives mais au contraire en mettant en évidence leur nécessaire complémentarité.
Le plan pourrait être le suivant
1. Une présentation historique du mouvement et des mouvements altermondialistes
2. Une revue analytique des thématiques récurrentes des conférences et ateliers.
3. Une présentation synthétique des incidences de la mondialisation des résistances.
4. Une proposition prospective des évolutions potentielles de l'humanité vers de nouvelles formes de relation au monde .
Il est important de souligner que les premieres organisations pionnières de l'altermondialisme se sont intitulées « sans frontières » et l'ensemble de la présentation s'attachera à souligner la force de cette imposition dans le discours .
[1] Nous rappelons que le terme spiritualité est dégagé de notre point de vue de sa connotation strictement religieuse, le parti pris religieux n'étant qu'une des options d'orientation de l'activité spirituelle, activité naturelle à l'homme.

Eléments de sociologie des élites par Patrick Gatines

Eléments de sociologie des élites
- Classes affaires & classes sociales -

« Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. »
Warren Buffet (une des premières fortunes du monde) – New York Times, 26 novembre 2006
– Citation placée en introduction du « Président des riches » -

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon - tous deux sociologues et ex directeurs de recherche au CNRS, spécialisés de longue date dans la sociologie des classes dirigeantes - viennent de faire paraître un livre salutaire et à succès : « Le président des riches : enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy ». Ed. Zones - 2010 -
En 220 pages serrées, ce livre se propose d’analyser le rapport entretenu entre « le petit nerveux de l’Elysée » et la fraction de population la plus riche qu’il représente et dont il défend âprement les intérêts, même face à une contestation sociale massive ; comme aujourd’hui au sujet des retraites.
Pour autant, rien ne semble pouvoir arrêter la progression des classes dirigeantes pour qui « la crise » semble financièrement inexistante alors qu’elles en sont à l’origine et qu’elles la brandissent sans vergogne comme épouvantail afin d’effrayer toute résistance. On hésite à préciser « ouvrière », tant il lui manque ce qu’ont su entretenir « les riches » : à savoir LA CLASSE !
Le livre des Pinçon est salutaire en ce sens qu’à partir d’exemples nombreux et précis, il se propose d’interroger comment « les riches » peuvent fonctionner comme une classe on ne peut plus dominante (au sens sociopolitique du terme) face à une population pour ainsi dire déclassée, c'est-à-dire privée de toute identité sociétale de classe par une guerre psychosociologique et politico-économique de longue haleine.
D’accord avec nombre d’analyses de ce livre remarquable, moins avec d’autres, je me propose donc à partir de cet ouvrage de nous interroger sur la nature des différents types d’élites au pouvoir (oligarchie ou polyarchie ?), sur l’importance de la discrétion comme essence du pouvoir élitiste (argent discret et pouvoir discret), puis sur les mécanismes sociologiques et politiques soigneusement entretenus qui font passer les élites de la « classe affaire » à la classe sociale dirigeante et pérenne.
Enfin j’interrogerai sur les conditions intellectuelles d’une véritable opposition politique qui se donnerait les moyens de connaître « l’adversaire » plutôt que de le fantasmer de façon doctrinaire.
A ce jeu là il se pourrait que nombre de nos certitudes et repères vacillent.

Patrick Gatines – Tireur d’élites

Petite biblio en sus :

-- Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours – Sous la direction de Benoît Colombat et David
Servenay - Ed La Découverte – 2009 – 716 p
-- L’affaire Bettencourt, un scandale d’Etat – Rédaction de MEDIAPART –
Ed. Don Quichotte – 2010 – 386 p
-- La Caste, les nouvelles élites et le monde qu’elles nous préparent – David Rothkopf –
Ed. Robert Laffont – 2009 – 315 p
-- Rencontres au sommet, quand les hommes de pouvoir se réunissent- Michael Gamma –
Ed. L’altiplano – 2007 – 188 p
-- Mémoires : de David Rockefeller – Ed de Fallois – 2006 – 607 p
-- Sociologie des élites – Jacques Coenen-Huther – Armand Colin / Cursus – 2004 – 168 p

Le triptyque d'une politique éducative refondée par Martine Boudet

Le triptyque d'une politique éducative refondée:
compétences-savoirs-cultures
Martine Boudet

Il s'agit dans cette contribution de faire le point des principes aptes à adapter la politique éducative à un contexte socio-culturel en mutation. Compétences, savoirs, cultures: quelle juste place attribuer à ces paramètres du système scolaire et universitaire, actuellement promus ou émergents? Et comment les articuler?

I-L'éducation aux compétences: au service de la démocratisation de l'Ecole et de l'individualisation des apprentissages
Pour la démocratisation du système éducatif, il s'avère nécessaire, dès les premiers enseignements, de promouvoir les stratégies d'ordre psycho-pédagogique: l'objectif est d'apprendre à apprendre et de privilégier la méthodologie et l'individualisation des apprentissages. Une notion-clé dans cet ordre d'idées est celle de compétences, deuxième pilier du socle commun des apprentissages, aux côtés des savoirs. Au conservatisme élitiste et fondé sur l'exercice rigide du métier d'enseignant dans des filières cloisonnées, doit succéder une démarche valorisant entre autres l'acquisition de fondamentaux transversaux et interdisciplinaires, au service de tous les publics.
La libéralisation du système éducatif depuis mai 68 ainsi que la création des IUFM en 1990 se sont traduits par la légitimation des sciences de l'éducation et par la mise en oeuvre de certaines de leurs démarches: citons entre autres, à l'actif du courant représenté par Philippe Meirieu, la création des parcours diversifiés en collège et des TPE (Travaux personnels encadrés ) en lycée...Depuis une décennie, le projet néo-libéral de transformation de l'Ecole et de l'Université en entreprises[1] a changé les règles du jeu: l'instrumentalisation du concept de compétences, trop souvent au détriment des savoirs à enseigner, est à mettre au compte d'un pragmatisme et d'un minimalisme douteux. Autre exemple d'ambivalence, la recherche affichée des innovations au service de la compétitivité, la finalité de la création n'apparaissant quasiment plus dans les discours institutionnels ou des contre-pouvoirs comme alternative émancipatrice.
En France, cette dérive gestionnaire s'inscrit dans un champ idéologique traversé par une controverse ancienne, alimentée entre les courants des disciplinaires (auparavant appelés instructeurs) et des pédagogues ou éducateurs. Ce clivage a conduit fréquemment à adopter une posture unilatérale, valorisant respectivement les objets d'enseignement ou les méthodes d'apprentissage à adopter. Ce débat, qui a ressurgi à l'occasion des mobilisations enseignantes à l'encontre des réformes néo-libérales, se fonde en fait sur un paradigme daté et réduit à la problématique des relations entre classes et à la finalité de l'individualisation citoyenne. L'actualisation des données reste à établir, à partir d'une mise en situation géo-historique, celle-ci étant caractérisée par l'accès concomitant à la société de l'information et à la mondialisation.

II- Société de l'information et économie de la connaissance: quel statut pour les savoirs disciplinaires?
La promotion exponentielle des médias tout comme, avec cet outil, la spéculation marchande sur les biens immatériels que sont les savoirs conditionnent en profondeur le rapport des sociétés à l'éducation et à la formation. Si ces évolutions technologiques et économiques présentent des avantages incontestables en matière de rationalisation des patrimoines cognitifs et culturels, leurs effets secondaires peuvent être tout aussi destructeurs, en l'absence de pondération du système. En l'occurrence, à l'objectif déviant de compétences professionnalisantes directement utilisables par l'administration et le patronat, s'ajoute la production d'une culture de surface définie par une auto-éducation médiatisée, par un apport plus ou moins anarchique d'informations, en lieu et place de savoirs dûment archivés et organisés en tant que tels. Cette sous-instruction, telle qu'elle se profile, serait surtout réservée aux élèves du public et d'origine populaire, tandis que la partie libérale du système privé, qui prolifère, profitant des difficultés de l'Ecole, renforce de son côté les programmes disciplinaires les plus rentables.

Force est de constater en effet l'accroissement de la mise en concurrence des savoirs en fonction de leur degré de rentabilité, ce phénomène renforçant les déséquilibres interdisciplinaires enregistrés au cours des dernières décennies, en fait depuis l'après mai 68. Ainsi, la question programmatique s'avère une donnée incontournable du débat sur la légitimité des champs idéologiques et des modes de développement induits par le système éducatif. Quels objets d'apprentissage, quels contenus de recherche et d'enseignement valoriser pour un rééquilibrage démocratique, socio-culturel, écologique, géo-politique du pays? Comment échapper au déterminisme techno-scientiste, économiste, impérialiste ainsi qu'à la propension à l'hégémonie angliciste actuelle? Pour ne pas devenir des partenaires inféodés à l'oligarchie politico-financière qui tend à régir les affaires publiques, Ecole et Université ont la responsabilité de construire les alternatives émancipatrices aux dérives néo-libérales, sur le plan programmatique comme sur le plan structurel.
En amont et dans le cadre de la formation initiale et continue des enseignants, le (re)modelage des enseignements est du ressort des didactiques (inter)disciplinaires: ces sciences de l'éducation actuellement marginalisées s'avèrent des éléments de médiation nécessaires entre disciplines académiques et psycho-pédagogie. Pour la pleine reconnaissance de leur statut, elles gagneraient à transposer les fondamentaux des sciences humaines et sociales (SHS) dont l'anthropologie culturelle, discipline également émergente. Si la psycho-pégagogie a la place qu'on lui connaît dans le système éducatif, parfois excessive (c'est la dérive de l'objectif unilatéral de «l'élève au centre des apprentissages», futur citoyen d'une République des seuls individus), dans des disciplines telles que les mathématiques ou le FLE-FLS (français langue étrangère-français langue seconde), la didactique bénéficie d'ores et déjà d'acquis conséquents. La riche expérience des IREM[2] (Instituts de recherche sur l'enseignement des mathématiques) serait à réinvestir dans d'autres champs, de même que des passerelles seraient à établir entre les didactiques du FLE-FLS et du FLM (français langue maternelle), pour la réhabilitation de cet autre enseignement fondamental.
Autre recours à l'égard d'une économie de la connaissance exclusive: la tenue d'Etats généraux interdisciplinaires qui fassent le bilan des parcours des champs disciplinaires depuis mai 68, préconisent les rééquilibrages programmatiques nécessaires et défendent le statut et l'existence des disciplines minoritaires, dont les disciplines artistiques et linguistiques.
C'est à ces conditions entre autres que pourra être alimentée la culture des humanités et de l'interprétation qu'Yves Citton appelle de ses voeux:
«En amont comme en aval de la production de connaissances ou de la transmission d'information qui obnublent aujourd'hui nos imaginaires, nous devons interpréter des expériences pour en tirer des données, et interpréter des discours pour en tirer du sens. (...)Or, c'est dans la culture des humanités que se forge et se régénère une bonne partie des ressources dont nous disposons collectivement pour interpréter activement et pour transformer intelligemment notre monde.(...)Le travail rétrospectif et réflexif fourni par les humanités est indispensable: lui seul permet de nous orienter dans le présent afin de mieux frayer les voies de l'avenir.»[3]
Contrepoids nécessaire à la société de l'information et à l'économie de la connaissance version néo-libérale, cette culture de l'interprétation dont le champ des LSHS est le dépositaire ouvre la voie d'une anthropologie et d'une épistémologie[4] nécessaires aux pratiques socio-éducatives et à une citoyenneté éclairée.

III- L'interculturel un paramètre fédérateur dans le cadre de la mondialisation
Pour remédier à la crise idéologique et morale, résultante de la crise systémique, le débat sur l'identité nationale, engagé sur une base nationaliste et discriminante à l'égard de l'immigration non -européenne s'est avéré un échec. Le problème reste entier, comme le montre l'exploitation dangereuse qu'en fait l'extrémisme populiste de même que l'extraversion de la jeunesse sous l'influx de la culture people, sous-culture atlantiste.
Quelles remédiations proposent les principaux courants alternatifs? Mis à part le dialogue interclassiste déjà cité, la vision d'ensemble reste généraliste et centralisée. Certes, l'idéal égalitaire sous-tend cette conception éducative qui échappe fort mal, ce faisant, à l'écueil de l'uniformisation. Ainsi, sont éludées des spécificités importantes du système national, forces vives qui ont légitimité à devenir des recours, dans une optique transformatrice[5]. Tel est le cas des établissements de banlieue ou de quartiers multi-ethniques: l'ethnocentrisme (ou approche assimilationniste) des enseignements préconisés contraste avec l'objectif de «diversité culturelle», pourtant préconisé par l'UNESCO, institutionnalisé en France suite aux mobilisations juvéniles de 2005 et mis en application par de nombreux entrepreneurs et médias (entre autres sous la forme des chartes de la diversité et des programmes subventionnés par l'ACSE, Agence nationale pour la cohésion nationale et l'égalité des chances).
Dans le même ordre d'idée, les initiatives créatrices manquent concernant l'égalité de traitement des carrières des femmes et des hommes. Ainsi que sur la promotion des langues-cultures des régions historiques et des DOM-TOM, défendues par les conseils régionaux depuis la loi de décentralisation de 1982...L'aliénation ou sentiment de dépossession culturelle est une cause aussi importante que les inégalités socio-professionnelles, de progression des risques psycho-sociaux (RPS) dans les établissements scolaires. Les incivilités et autres infractions sont souvent à interpréter comme des actes de résistance à une conception trop étroite, de type psycho-social, de la gestion des enjeux éducationnels. Face à la déferlante des marchés et des médias, seuls les patrimoines civilisationnels et culturels sont en capacité de sauvegarder et d'adapter les repères et valeurs constitutifs d'une société. De même que la démarche de laïcité ouverte, la pédagogie de l'interculturel présente par aileurs l'intérêt de réguler les violences internes aux communautés, notamment concernant le statut des femmes. Son application à l'Ecole concerne les différents domaines d'une éducation transversale à la citoyenneté: éducation à la parité et au développement durable, à une francophonie des peuples et de progrès, à une authentique coopération européenne et Nord-Sud ainsi qu'à la solidarité internationale …
En conclusion, le dialogue des cultures -sous ses différents aspects, ceux du genre, de l'origine, de la discipline, de la classe sociale..- s'avère une condition nécessaire de la dynamisation de la vie scolaire et universitaire, d'une meilleure déclinaison dans le système éducatif de «l'unité dans la diversité». Ainsi, pourra se reconstituer une culture commune, fruit d'une identité nationale plurielle, et en écho au concert mondialisé des nations et nationalités.

Pour remédier au décrochage inquiétant de l'Education nationale et de l'Université ainsi qu'à la désocialisation correspondante de nombreux jeunes, le triptyque compétences-savoirs-cultures semble en résumé le trio gagnant d'une politique éducative refondée. Par la mise en système et l'articulation de ces paramètres, il est possible de réduire la gestion utilitariste du capital humain. Et de réhabiliter la citoyenneté dans ses diverses composantes, au service d'un développement plus équilibré et d'une authentique politique de civilisation[6].

[1] P. Clément, G. Dreux, C Laval, F. Vergne, La nouvelle école capitaliste La Découverte, 2011
[2] www.univ-irem.fr

[3] Yves Citton, L'avenir des humanités -économie de la connaissance ou culture de l'interprétation? -(La Découverte, p. 8-177-178
[4] Voir les travaux de Gaston Bachelard, précurseur de l'épistémologie moderne
[5] Alain Touraine, Un nouveau paradigme (pour comprendre le monde d'aujourd'hui) (Fayard, 2005) Penser autrement (Fayard, 2007)
[6] Edgar Morin, Pour une politique de civilisation (Diffusion Seuil, 2008)

Le nouvel âge de l'école par Claude Caro


LE NOUVEL AGE DE L'ECOLE
Présentation de la soirée du 27 Septembre 2011 par Caro Claude. Compte rendu amendé par les remarques des participants.



Les transformations des systèmes éducatifs ne sont guère compréhensibles si on les isole des
évolutions économiques, sociales, politiques de ces 60 dernières années.
Les inscrire dans les mouvements d'ensemble d'une société de plus en plus marquée par les
contraintes de la mondialisation orientée par le capitalisme, marquée par la financiarisation, la quête du taux de profit maximum, la mise en oeuvre des politiques néolibérales, c'est se donner les moyens de comprendre le changement de forme de l'école, les nouvelles normes qui la régissent, le nouvel âge de l'école.
Les systèmes d'enseignement connaissent une mutation progressive (une transformation
silencieuse), qui obéit à un nouveau modèle.
Ce modèle combine deux aspects complémentaires :
- l'incorporation économique qui les transforme en vastes réseaux d'entreprises de formation de
« capital humain ».
- la compétition sociale généralisée, qui devient le mode de gestion du système lui même.
Cette subordination ( qui n'est pas nouvelle, mais qui est aujourd'hui conceptualisée), accrue au
marché du travail, au financement privé et à une compétition sociale plus intense entre classes et
groupes sociaux fait de l'école un espace où se déploie de multiples manières, la norme sociale
propre au capitalisme contemporain (tel qu'il s'est imposé depuis le début des années 80 et le néo-libéralisme).
Ce que nous voudrions montrer, c'est que :
- les changements en profondeur du fonctionnement et des finalités de l'institution sont en rapport avec les dégradations des conditions faites aux enseignants, aux chercheurs, aux élèves, aux étudiants.
- Ces rapports réciproques, ces transformations visent à modifier les rôles des savoirs, les accès aux connaissances.
Le grand changement actuel est justement marqué par la disparition de l'autonomie scolaire aussi bien dans son fonctionnement que dans les contenus d'enseignement. Dans le nouveau modèle, l'école ne prétend plus dispenser des savoirs « gratuits ». elle se refuse à engager les individus dans le pari de la culture et des connaissances qui pourraient se révéler « non payantes ». Elle s'aligne de plus en plus explicitement et ouvertement sur les formes et les contenus répondant aux exigences de « la nouvelle économie », c'est à dire du capitalisme contemporain. L'école est désormais sommée de se rendre utile économiquement.
Cette réalité est radicalement nouvelle. L'institution scolaire abandonne aujourd'hui toute capacité à défendre et valoriser des savoirs, des connaissances, une culture qui vaudraient pour eux mêmes.
Ces changements sont systématiques et rapides. Leur accélération est rendue nécessaire par la conjugaison de la crise née de l'accumulation et de la valorisation du capital avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication.
Mais aucun changement d'une telle ampleur ne serait possible sans « la construction d'un
discours du changement » qui, parce qu'il est hétéroclite, confus, abstrait et parfois contradictoire est capable de mobiliser des formes variées, à l'intérieur et au dehors des institutions scolaires et universitaires.
Recomposer les systèmes scolaires pour les adapter aux nouvelles conditions de l'accumulation mondiale du capital, tel est son credo. Les institutions se transforment et s'adaptent par l'effet d'une rationalité générale qui se présente, à un moment donné, comme un ensemble d'énoncés, d'évidences et de dispositifs nécessaires.
Ces institutions se modifient par les pratiques de leurs agents qui obéissent
- aux normes nouvelles, contraints ou soumis.
- Aux injonctions hiérarchiques : atteindre des objectifs quantifiés, fixés par « le haut »
Le néolibéralisme est aujourd'hui cette logique générale qui impose partout, y compris dans les
sphères à priori les plus éloignées du coeur de l'accumulation de capital, un système normatif de
conduites et de pensées. Les contraintes du capitalisme néolibéral ( qui avaient été desserrées de 1945 à 1980) sont progressivement introduites dans le fonctionnement des systèmes éducatifs au moyen de normes institutionnelles dont « les réformes » sont porteuses, surtout la recherche de performances.
L'institution scolaire et universitaire, au même titre que l'hôpital, les services de l'emploi ou la police connaît ainsi une transformation de type managérial qui vise à augmenter « sa productivité », sous la contrainte de la diminution des prélèvements obligatoires ( de la nécessité de financer directement le capital en crise) dans un contexte de concurrence mondialisée entre capitaux.
Le nouveau capitalisme a développé de nouvelles formes de concurrence dans la production et la
consommation. Ces formes, centrées sur l'innovation modifient l'organisation autour des entreprises et supposent l'organisation de services privés (transports banques, communication, loisirs, distribution, formation...) et de services publics fonctionnant selon les mêmes critères. D'où :
- nouvelles compétences, nouvelles conditions de vie quotidienne, nouveaux modes de
consommation.
- Financiarisation de la vie quotidienne, packaging produits services, usage intensif des NTIC
Cette exigence marchande dans laquelle nous baignons entraîne des modifications subjectives et
sociales :
- réactivité immédiate
- vitesse d'exécution des taches
- responsabilisation individuelle
- exigence de plus de performances : impératif de résultats à atteindre, ces résultats étant
mesurés hors de tout contexte.
Ce nouveau monde du travail et de la consommation impose de nouvelles conditions au monde éducatif. L'insécurité sociale caractérise un monde économique qui reconnaît de moins en moins les connaissances solides, durables, correspondant à des fonctions fixes et des personnalités stables. C'est un nouveau régime salarial qui s'instaure et qui impose sa norme au monde de l'éducation : former des individus adaptables et des personnalité fluides.
Le terme « flexibilité » renvoie aussi aux subjectivités requises pour répondre aux exigences de la nouvelle économie. La compétition scolaire et le recentrage de l'école sur la norme sociale de l'employabilité n'échappent pas à la contradiction. La logique de marché qui se diffuse partout y compris dans le champ de l'éducation engendre inquiétudes, angoisses, désillusions chez les élèves et leurs familles. Cette logique de concurrence nous affecte tous, mais plus encore les milieux populaires plongés dans la désespérance. Le nombre des « perdants relatifs » s'accroît proportionnellement à l'intensité de la compétition pour les bonnes places.
Cette nouvelle école voulue par le capitalisme n'est pourtant pas efficace. Les résultats scolaires sont en régression. Les inégalités sociales dans l'accès aux savoirs s'accroissent.
les « réformes » d'organisation, l'introduction du management style entreprise, la baisse
systématique du nombre de personnels censée mettre sous tension le système et rendre manifeste son « inefficacité», tout cela apparaît de plus en plus comme un sabotage de l'école publique préparant sa privatisation.
La mise en concurrence des établissements diminue l'efficacité globale du système scolaire. Elle
aggrave la ségrégation spatiale, elle même liée aux mutations sociales. L'instillation de dispositifs de pouvoir fondés sur la méfiance, la surveillance, la pression continue et la culpabilisation, cassent l'efficacité de l'enseignement.
« le sens pratique du métier », composition de valeurs communes et d'expériences accumulées est systématiquement sapé par une logique gestionnaire qui dépossède les praticiens de leurs savoirs, dévalorise leurs pratiques, leur impose des discours et des formes d'organisation sans aucune pertinence dans les domaines de la pédagogie, de la culture, du savoir savant.
Comment ne pas comprendre la démoralisation des enseignants et la résistance (désespérée
pour l'instant) un peu individuelle et trop peu collective ?
« La logique des compétences » à évaluer avec l'extension à tous les niveaux du « livret personnel des compétences », au lieu et place d'une mise en oeuvre des capacités à développer, commence malgré tout à être perçu avec les risques que « ces compétences « ainsi mesurées se substituent aux savoirs. La finalité émancipatrice des savoirs est remplacée par la très prosaïque « vente de soi sur le marché du travail ». La violence symbolique d'une telle substitution commence à faire des ravages et engendre des résistances d'un nouveau genre.
C'est le coeur du métier d'enseignant qui est touché. L'inédit de la période tient à ce que, pour continuer à enseigner selon des critères classiques d'évaluation et de validation des connaissances, de valeurs culturelles des oeuvres, les enseignants sont conduits à ruser, mentir, dissimuler. Les contraintes managériales qui s'imposent aux pratiques pédagogiques défont l'union qui existait entre « néo libéraux » et « pédagogues ».
Ici, remarquons en réponse à une question :
Si l'école devient de plus en plus « capitaliste», ce n'est pas uniquement par sa soumission à des
impératifs économiques qui lui seraient extérieurs ce qui était le cas avant, ce n'est pas non plus du fait de la constitution dans le domaine de l'éducation d'un espace de plus en plus large occupé par les entreprises privées fournisseuses de marchandises scolaires, para ou péri scolaires, de la
marchandisation, c'est le fait que l'école, dans son organisation, son fonctionnement, ses modes
de régulation, s'ordonne à la logique abstraite de la valeur et que la norme sociale qui s'y
déploie dote la connaissance d'une forme nouvelle.
L'école toute entière obéit à une tendance qui la conduit à se transformer en un vaste réseau
d'entreprises hybrides, public/privé, chargées de produire à moindre coût les « compétences »
destinées à faire fonctionner l'économie de la connaissance. Cette transformation est l'effet de l'action de l'état sur lui même.
Séparer le travailleur de ses propres conditions de travail, lui interdire la maîtrise, l'initiative et
l'indépendance dans l'exercice de son métier pour le soumettre plus encore au processus de
valorisation, avec les conséquences que l'on connaît, par exemple à France Télécom, l'ANPE, la
police... L'extension aux services publics ( dont l'éducation), des critères de gestion appliqués dans le privé débouchent par exemple chez les enseignants sur la dépossession de la marge de manoeuvre pédagogique qui leur était concédée, et aujourd'hui contrainte par les directives visant au formatage des esprits.
Ainsi, avec la dévaluation des professions intellectuelles, la baisse relative et même absolue
des revenus, la destruction de la formation professionnelle, la division accrue entre praticiens
et managers, la division organisée entre enseignants et scientifiques, la prolétarisation est un
processus bien engagé.
Quelles conséquences et quelles luttes ?
La résistance culturelle contre la marchandisation doit être soutenue. Mais la résistance aux dispositifs techniques et organisationnels qui visent à discipliner, formater les travailleurs cognitifs, la résistance à la mise en concurrence, à l'individualisation de leur carrière, à l'objectivation de leur activité, à la destruction systématique des collectifs de travail comme des valeurs communes (fraternité, tolérance...), à la déqualification et la paupérisation doit aussi s'intensifier, car :
« - si la formation aux compétences, ça ne marche pas,
- si la formation aux savoirs faire est en ruines, pourquoi résister à ce quelque chose qui ne
marche pas ?
- si les dégâts sont tels qu'ils obèrent l'avenir, ce n'est pas seulement résister qu'il
convient de dire mais réinventer ! » suggère un participant.
-
Il est vrai ici aussi que RESISTER C'EST CREER
Entre défendre, se défendre et être à l'offensive, la passe est étroite.
Oui, l'idéal républicain et laïque mérite d'être défendu.
Mais, ni l 'école sanctuaire, ni le respect fétichiste des frontières disciplinaires, ni la protection des savoirs des souillures du réel ne méritent notre soutien.
Penser l'école à venir, c'est penser le monde dans lequel elle se tient.
« l'Université est dans le monde qu'elle tente de penser. C'est sur cette frontière qu'elle doit
négocier et organiser sa résistance ».
Sur cette pensée de Derrida en 2001, nous pouvons ouvrir notre réflexion.
COMMENT PASSER D'UNE ECOLE TRANSFORMEE PAR LE SYSTEME
CAPITALISTE AVEC TOUTES LES CONSEQUENCES QUE NOUS VIVONS,
A UNE ECOLE QUI MODIFIE LES CONDITIONS D'APPROPRIATION DES SAVOIRS
POUR TRANSFORMER LA SOCIETE, VIA LES INDIVIDUALITES ?
Réinventer l'école.
« L'école est devenue la chambre d'écho des problèmes moraux, la caisse de résonance des
questions sociales, l'amplificateur des transformations silencieuses qui s'accomplissent dans les
maisons ou derrière les écrans de télé ou d'ordinateur. Autorité contestée, tyrannie de
l'immédiateté, hyperactivité, ennui, apathie, décrochages ou phobie scolaire, querelles mémorielles, incivilités et désenchantement face à une société où piston et relations semblent compter davantage que les parcours exemplaires d'enfants sages ».
Le sentiment d'appartenance à un projet qui transcende les individualités s'est évaporé. Le sens du « nous » s'est dispersé. Comment l'école peut elle, dès lors, fédérer une collectivité à l'ère de l'individualisme intégral promu au rang de valeur suprême ?
La famille a cessé d'être l'alliée naturelle de l'école : la cellule structurante de l'enfant elle même
déstructurée ou en structuration incontrôlée, se décharge souvent de sa fonction éducative sur
l'institution scolaire privée des moyens de l'assumer.
L'humanisme qui fondait la civilisation européenne résiste mal aux charges du néo libéralisme qui encourage la pulsion d'achat, le tout tout de suite, le zapping, sans que l'accès soit soumis à la
moindre résistance à vaincre, les exemples venant de haut. L'autorité est en crise parce qu'elle n'est plus soutenue par une promesse sociale partagée.
Or, l'école n'a pas d'autre moyen que l'autorité, que nous distinguons de l'autoritarisme,
pour élever les jeunes humains en formation. Les enseignants sont là au nom d'une collectivité qui ne reconnaît pas le rôle qu'ils exercent. L'école, d'institution devient service de plus en plus privatisé. Dans la situation inédite qui nous impose de dépasser le clivage entre ceux qui chargent l'école de transmettre une somme de savoirs techniques garantissant à terme, « l'employabilité du sujet », et ceux pour qui l'école a une vocation culturelle qui dépasse la somme des compétences techniques qu'elle permet d'acquérir, que peut signifier dépasser ?
Dépasser : apprendre à penser !
A l'ère planétaire, notre implication peut et doit se manifester pour, selon Edgar Morin dans
une triple réforme simultanée :
– réforme du mode de connaissances
– réforme de la pensée
– réforme de l'enseignement.
- par une critique en actes des transformations silencieuses auxquelles est soumise l'école.
- Par une refonte transdisciplinaire des programmes, des méthodes prenant appui sur une
transformation sociale effective, qui, non seulement financerait le fonctionnement de l'école
publique, laïque et obligatoire de 2 à 18 ans, aussi bien en postes de professionnels qualifiés,
mais leur assignerait l'objectif de former des sujets pensants et stratèges.
S'il n'y a pas de chemin tout tracé, la méthode : expérience-méthode-essai, nous semble la bonne
stratégie pour la connaissance et l'action sur un chemin qui s'invente.
De même que la pensée de Gaston Bachelard :
« Toute découverte véritable détermine une nouvelle méthode et doit, par conséquent ruiner la méthode antérieure » ne peut que nous inviter à inventer sans nostalgie, l'école d'autres temps à ce jour inconnus.



A Carcassonne le 30 Septembre 2011,
Caro Claude
La prochaine cession de l'Université populaire de l'Ouest Audois aura lieu le Mardi 18 Octobre,
avec pour thème général : « La transition » dont nous verrons quelques déclinaisons possibles

Frontières et métamorphoses par Claude Caro

COLLOQUE 2011 : FRONTIERES ET METAMORPHOSES

Quels enjeux ?
Si les frontières prises dans leur sens le plus général,
- séparent l’intérieur de l’extérieur, elles participent, ce faisant de la construction et de l’intérieur et de l’extérieur,
- elles relient, médiatisent, diffusent, percolent.
Si les métamorphoses, les transformations silencieuses qui s’opèrent à la fois dans l’extérieur comme dans l’intérieur, modifient l’un et l’autre, opèrent un dépassement de l’actuel qu’elles contiennent virtuellement.
Si le « et » relie, médiatise praxis et poièsis, répétition et création, identité abstraite et différences concrètes, discours et parole, ce « et » associatif qui lie les deux concepts, ce troisième terme est là pour nous contraindre à penser autrement et à nous interroger :
Si les frontières séparent, départagent, enferment des parties du réel comme notre mode de rationalité cartésien voudrait nous l’inculquer,
Si ce réel se métamorphose, c'est-à-dire se transforme à l’intérieur des formes antérieures pour donner de nouvelles formes déjà formées par la métamorphose, cela ne nous dit pas ce qui pousse à ces transformations ni le rôle que les frontières ainsi dépassées jouent dans la création des nouvelles formes.
On comprendra toute l’actualité de ce que nous visons aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation capitaliste, mais aussi au moment où l’interdisciplinarité devient la voie de compréhension indispensable à chaque science particulière comme au dialogue des cultures, en même temps que se présente à nous une nouvelle tâche cruciale : penser à neuf la personnalité comme nous y invite Lucien Sève dans « L’homme ».
Peut-on imaginer que, dans d’autres circonstances, d’autres situations, les frontières, les limites, puissent jouer un rôle semblable aussi bien pour ce qui concerne les questions de « notre vivre ensemble » que ce qui touche à l’anthropologie ?
Et, dans le même temps, est-ce que ces frontières formatrices de notre réel ne sont pas nécessaires à « une maîtrise de ce réel », par nous humains ?
Est-ce que poser cette recherche ainsi n’aboutit pas à un dépassement de la philosophie devenant ainsi anthropologie ?
Par anthropologie, nous entendons : ce qui détermine « l’homme », le crée en tant qu’être total (faber, sapiens, ludens, ridens…) ce qui ouvre la voie de la liberté.
Par déterminations, nous entendons : besoins, manque, désirs, raison et cohérence, déraison, imaginaire, irrationnel, finitude, inquiétude, angoisse.
Par dépassement nous entendons ce qui permet de surmonter ces contradictions, d’intégrer l’irrationnel apparent à une raison dégagée de son unilatéralité abstraite et des confusions avec l’entendement, de montrer que l’action, le travail, la connaissance peuvent être mis au service du besoin et du désir pour les changer en puissances concrètes.
Ces scissions, ces écarts, ces « frontières » entre réel et vrai, entre infini et finitude, entre désir et satisfaction, entre « l’homme philosophique et l’homme pratique » ne peuvent-ils devenir dépassés si nous dialectisons leurs relations ?
Ce dépassement ne substitue pas à la contradiction, une cohérence complète ou une réconciliation du rationnel et du réel, mais n’introduit-il pas une médiation et une action dans un mouvement dialectique à l’intérieur de la praxis, soit la poièsis ?
Au plan social ou sociétal, cette contestation de la quotidienneté (insupportable, intolérable, inadmissible) portée par des groupes divers ne pourrait-elle pas nier ce quotidien s’il y avait convergence ?
Or, nous constatons une non convergence :
- inégal développement
- phénomènes de destruction, déstructuration, et autodestruction
- formes et systèmes ont tendance à se fermer, se consolider, s’enfermer à l’intérieur de frontières, se dissolvent ou éclatent indépendamment les uns des autres en s’autonomisant.
Mondialement les rythmes de développement des sociétés sont multiples, ce qui contredit les tendances unificatrices, mondialisantes du Capital, préoccupé par sa quête du taux de profit maximum, sa profitabilité la plus rapide et élevée possible.
Ainsi se produisent en permanence les phénomènes de destruction, déstructuration, autodestruction.
Formes et systèmes se ferment, se consolident, se dissolvent, éclatent, s’autonomisent ou s’érigent au gré des volatilités, des passions.
Le temps donne naissance à la succession des formes et de leurs connexions : à la métamorphose.
Dans ces mutations, ces modifications déposent « des résidus » non intégrés, non intégrables, irréductibles, qui ne veulent pas le pouvoir, qui nient le monde tel qu’il fonctionne, exigent leur reconnaissance en tant que tels.
Les frontières deviennent à la fois un obstacle et une garantie : un obstacle à la libéralisation du capital comme au déracinement et une garantie de reconnaissance comme d’humanisation internationale.

Alors, que chacun reprenne la dignité et la force, sa liberté, et la métamorphose du monde sera conquise, l’accouchement pourra avoir lieu pour peu que nous nous situions correctement à la connexion entre identification : « le même et l’autre », aliénation « l’externe et l’interne », l’autonomie « le déterminé et le libre ».
L’appropriation perpétuellement renouvelée, amoureuse, créatrice d’une vérité : la transition est à penser au nœud des connaissances parcellaires, capable de programmer en ce sens une recherche et d’apporter des solutions concrètes à tel ou tel problème partiel, mais sans être en mesure de proposer autre chose qu’une ouverture, un chemin.

Au plan de la formation de la personnalité :
« Deviens ce que tu es ! » « Prescris le possible et le décèle dans le réel sous forme de traces, de germes, de résidus ».
Au plan scientifique :
Dans un univers approximatif et relatif, le réel déborde toujours des entités, des concepts dans lesquels nous avons tendance à le penser.
Ce débordement permanent, cette négation constante à l’œuvre, est d’abord dû à l’approximation et à la relativité des limites conceptuelles qui sont les nôtres, (nos frontières mentales)
L’univers est infini, négation du fini.
Les limites sont inexactes.
Saisir le réel, saisir tout concept, c’est saisir leur dépassement, leur débordement des frontières dans lesquelles notre mode de penser prétend les enfermer.
Notre univers n’est : ni déterminé causalement,
ni déterminé par une fin,
ni indéterminé.
Nous, humains occupons ce site, entre être et néant, matière et esprit, entre soi et pour soi.
Faire exister cette résistance entre déterminé et indéterminé, cette conscience des moments, des transitions, du passage, nous fait exister en même temps dans des situations, par des actes conscients, inventifs, créateurs.
Cette double détermination du « moment » dans le devenir et dans l’actuel entre métamorphoses et frontières, dans cette transition, va motiver notre réflexion, nos démarches, nos actes et nos actions en termes de dépassement dont le sens est aussi double :
- « garder, conserver » et,
- en même temps « faire cesse, abolir, mettre fin à, supprimer »,
- Comme en termes de devenir :
- « moment d’incertitude, moment d’ouverture ».

Que se passe-t-il dans « la métamorphose, cette « boite noire » que nous ne déchiffrons qu’après l’accident ?
Si nous considérions ce qui se passe et passe comme un système dynamique non-linéaire, quel éclairage du réel cela nous donnerait-il ?
En quoi ce déchiffrement de « la boite noire » pourrait-il expliquer le dépassement nécessaire des frontières ?
On le voit, le champ ouvert par la relation entre frontières et métamorphoses se révèle porteur d’interrogations dont les réponses sont d’une grande actualité :
- le fait que le Capital ait étendu son emprise au monde entier, parvenant à se jouer des frontières humaines tout en se métamorphosant en permanence ne nécessite-t-il pas que les peuples qui eux vivent sur des territoires circonscrits dans des frontières, reprennent la main sur cette mondialisation capitaliste ?
- le fait qu’existent des disciplines spécialisées, attachées à la connaissance des divers aspects du réel en métamorphose permanente, n’impose-t-il pas des procédures elles mêmes en métamorphose incessantes ?

Au terme de nos rencontres, sans doute n’aurons-nous pas épuisé le sujet. Au moins aurons-nous tenté de poser les éléments de nos réflexions à venir.
C’est pourquoi, comme co-animateur de l’Université Populaire de l’Ouest Audois, permettez-moi de vous inviter à suivre nos travaux tout au long de l’année qui vient et à vous inscrire si ce n’est déjà fait.

A Carcassonne le 30 Juin C Caro




Réinventer l'amour par Claude Caro

REINVENTER L’AMOUR, une autre manière de résister !


« L’amour est à réinventer, on le sait » nous dit Arthur Rimbaud dans « Une saison en enfer »

L’amour menacé de toutes parts, doit être défendu.
Cette défense de l’amour, cette résistance à « l’air du temps » qui voudrait que nous puissions avoir « l’amour sans le hasard » comme « l’amour sans le risque », cette résistance doit devenir un engagement contre la menace sécuritaire et cette idée que l’amour ne serait « qu’une variante de l’hédonisme généralisé, une variante des figures de la jouissance ».
Animer cette résistance peut aussi animer « l’esprit de résistance à… » pour nous aider à ce que notre humanité se tienne debout et reconnaisse que l’expérience authentique de l’amour est tissée à la reconnaissance de l’altérité de l’autre.
Nous ne pouvons pas faire l’économie de la passion : réinventer l’amour, réinventer le risque et l’aventure pour renouveler le renouvellement du monde, voilà notre horizon !


Oui, en amour aussi, « résister c’est créer, créer c’est résister » !
Résister à l’obscénité marchande comme à la débandade politique de ceux qui se veulent porteurs d’idéaux de transformation sociale et qui refusent d’assumer les conséquences de ce positionnement, qui ignorent le respect et sa logique.
Résister et défendre l’amour dans ce qu’il a de transgressif et d’hétérogène à la loi, pour ouvrir à la différence, à ce qui implique, c'est-à-dire que le collectif doit être capable d’être celui du monde entier. Faire de l’amour un des points d’expérience individuelle d’appartenance à la communauté humaine.
Résister au culte identitaire de la répétition et lui opposer l’amour de ce qui diffère, est unique, ne répète rien, est erratique et étranger.
Réinventer l’amour n’est ce pas participer à la résistance des résidus, tout ce qui n’est pas intégrable, tout ce qui ronge, détruit du dedans, défait à la manière des « mauvaises herbes » les pierres des murs en les disjoignant jusqu’à faciliter leur écroulement sous la poussée ?
Réinventer l’amour, n’est-ce pas le métamorphoser, lui donner force, dignité, liberté ?
Réinventer l’amour, pour l’aider à devenir plus poiètique, à partir de la rencontre/évènement, ferment d’une réappropriation de soi, par l’autre que soi.
Affirmer haut et fort que l’amour, modalité de la présence à soi, à l’autre, aux autres, au monde, peut devenir une perpétuelle création de joie, de plaisir, sans nier la douleur et le déchirement, rendus sensibles.
L’amour ne distingue les frontières que pour mieux les franchir puisqu’il pose des regards réciproques entre personnes qui cherchent leur accord, leur intime compréhension, au-delà de leurs individualités.
Contre la cybernétique déshumanisante, poiètiser la vie, ne faut-il pas redonner au désir, à la subjectivité leur pouvoir d’humanité ?
Réinventer l’amour, l’art, par la créativité, le style, la maîtrise du quotidien et sa métamorphose, tel devrait devenir le programme d’actions contre l’analogon qui dévalorise toute chose, qui fait que tout vaut, tout se vaut.
Résistance et amour se correspondent.
Aimer, c’est être aux prises, au-delà de toute solitude, avec tout ce que, du monde, nous pouvons assumer l’existence.
Aimer c’est vouloir vivre en artiste, en créateur : c’est entendre André Breton : « réduire l’art à sa plus simple expression qui est l’amour » et c’est transformer le mot d’ordre d’Arthur Rimbaud : « réinventer l’amour » par un geste existentiel, un geste politique et artistique.
Aimer c’est penser l’évènement constitué par la rencontre pour ouvrir sur un devenir à construire peut être laborieusement dans la durée, avec obstination, afin de lutter contre la séparation, la transformation silencieuse qu’opère la vie qui tend à éroder l’amour.
« L’amour est une pensée » nous dit Pessoa, reliée au corps qui nous relie à la communauté, au collectif, à l’ensemble, à l’en commun.
Si la politique est « une procédure de vérité », c'est-à-dire une procédure visant à vérifier ce dont le collectif est capable d’invention de ce qui lui est hétérogène (l’égalité, la fraternité..) dès qu’il est réuni, organisé, pensant et décidant, de même l’amour doit vérifier que, à deux, peut s’assumer la différence, la rendre créatrice, capable de maintenir, tout au long de la vie si possible, sa déclaration initiale évènementielle apte à aider à surmonter les difficultés internes crées par le jeu créateur de la différence, aider à dépasser les drames immanents aux pulsions d’identité.
Si l’amour est en capacité de créer des rencontres amoureuses, par delà les identités diverses, doit-il et peut-il pour autant, de ce seul fait ouvrir l’accès à une fraternité, une égalité sociale et politique : nous ne le pensons pas car la politique obéit à des procédures visant à désigner « un adversaire, une opposition, un ennemi ».
L’amour, en ce qu’il est universel, est en amont de l’humanité de l’humain.
Cette puissance universelle de l’amour est pour nous la possibilité de faire une expérience positive, affirmative et créatrice à la fois de la différence et du commun : « les formes à venir de la politique d‘émancipation devront s’inscrire dans une résurrection, une relève, l’idée d’un monde délivré des appétits de la quête du taux de profit maximum, l’idée d’un monde de l’association libre et de l’égalité. Il est vrai que l’amour comme toute procédure de vérité est essentiellement désintéressé : sa valeur ne réside qu’en lui-même, et cette valeur est au-delà des intérêts immédiats des deux individus qui y sont engagés ».
Sans doute, « mais n’est-ce pas une utopie ? ».
La société du commun à laquelle nous aspirons peut-elle porter de nouvelles conditions de possibilité de mieux vivre d’amour et l’amour ? Mais il serait abusif de confondre l’aspiration à l’amour et l’aspiration à une société fraternelle.
Ce que le mouvement surréaliste de réinvention de l’amour visait, à savoir : un geste artistique, un geste existentiel, un geste politique, indissociablement liés, cette exaltation de « l’amour fou » comme puissance évènementielle hors la loi, si cette visée rejoint notre idée de l’amour, il lui manque l’inscription de la durée, de l’éternité conçue comme une suite d’instants à reconduire avec persévérance, une reconduction incessante de la scène du deux.
« Distants, encore que ne cessant de peser l’un sur l’autre, mènerons-nous nos âmes en travail », Paul Claudel dans « Partage de midi ». L’amour véritable nous aide à franchir un point d’impossibilité. Ce franchissement d’une impossibilité est au commencement de l’amour.
Réinventer l’amour, c’est donc passer de la transcendance respectée à l’immanence vécue. Dans l’amour tel que nous tentons de le promouvoir, l’amour devient une tentative d’aborder l’être de l’autre ». « Si, dans le sexe, l’autre vous sert à découvrir le réel de la jouissance, dans l’amour, la médiation de l’autre vaut pour elle-même. C’est cela, la rencontre amoureuse : vous partez à l’assaut de l’autre, afin de le faire exister, tel qu’il est », avec respect.
« Alors que le désir s’adresse dans l’autre au corps de l’autre, l’amour s’adresse à l’être même de l’autre, à l’autre tel qu’il a surgi, tout armé de son être, dans ma vie ainsi rompue et recomposée ».

« Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre
Nous naissons de partout nous sommes sans limites »,
nous dit P Eluard : Notre mouvement,
Qui ajoute dans « Ordre et désordre de l’amour » :

«Je citerai pour commencer les éléments
Ta voix tes yeux tes mains tes lèvres

Je suis sur terre y serais-je
Si tu n’y étais aussi

Dans ce bain qui fait face
A la mer à l’eau douce

Dans ce bain que la flamme
A construit dans nos yeux

Ce bain de larmes heureuses
Dans lequel je suis entré
Par la vertu de tes mains
Par la grâce de tes lèvres

Ce premier état humain
Comme une prairie naissante

Nos silences nos paroles
La lumière qui s’en va
La lumière qui revient
L’aube et le soir nous font rire

Au cœur de notre corps
Tout fleurit et mûrit

Sur la paille de ta vie
Où je couche mes vieux os

Où je finis ».

Le centre du monde est partout et chez nous.
Si donc l’amour devient une construction de vérité, à savoir : qu’est ce que le monde examiné, pratiqué, vécu à partir de la différence et non à partir de l’identité ?
L’amour devient ainsi un projet, incluant naturellement le désir sexuel et ses épreuves, l’enfant, et mille autre choses, à partir du moment où il s’agit de vivre une épreuve du point de vue de la différence, ce qui n’est pas une expérience de la différence. En effet, la rencontre n’est pas une expérience, c’est un évènement qui reste totalement opaque et n’a de réalité que dans les conséquences multiformes à l’intérieur du monde réel.
L’amour est une proposition existentielle : construire un monde d’un point de vue décentré au simple regard de ma pulsion de survie. Assister à la naissance du monde au travers du prisme du deux, de la différence, comme la naissance d’un enfant peut l’être dans l’amour.

« Nous n’irons pas au but un par un mais par deux
Nous connaissant par deux nous nous connaîtrons tous
Nous nous aimerons tous et nos enfants riront
De la légende noire où pleure un solitaire ».
Chante Paul Eluard dans « Le temps déborde ».
« J’aurais pu rire, ivre de mon caprice.
L’aurore en moi pouvait creuser son nid
Et rayonner, subtile et protectrice,
Sur mes semblables qui auraient fleuri.
N’ayez pitié, si vous avez choisi
D’être bornés et d’être sans justice :
Un jour viendra où je serai parmi
Les constructeurs d’un vivant édifice,

La foule immense où l’homme est un ami. »
Ajoute-t-il dans «Puissance de l’espoir ».

Est-il un humain qui n’ait besoin d’être aimé, ni bonheur à aimer ?
Je ne le pense pas : « C’est la douce loi des hommes » chante Eluard.
« Je suis née pour l’amour et non pour la haine » disait Antigone.
Tous les humains sont nés ainsi. Dans une espèce sociale – et nous sommes de cette sorte – chacun ressent et vit le besoin de l’espèce. Certes, ces besoins sont multiples, divers, évoluent avec le temps, les conditions de vie, mais tous ces besoins mêlés dans l’emploi du temps quotidien, trouvent dans l’amour l’aide nécessaire.
L’amour pratique, né du monde pour le monde, est à même d’y mesurer la force de résistance du malheur et du mal –cette inertie mondaine de la souffrance, cette tenace surdité de la méchanceté. L’amour ne peut vivre béatement : la bonté découvre vite l’impuissance de ses enchantements. L’amour ne suffit pas à aider. Il aide, mais il n’est pas toute l’aide.
L’amour pratique, parce qu’il se vit dans le monde, se doit de rechercher la connivence du monde : « Lorsque vous quitterez ce monde à votre tour, ayez comme souci non d’avoir été bons – cela ne suffit pas – Quittez un monde bon ». (Brecht, Sainte Jeanne des Abattoirs). Car c’est dans le monde que sont les sources profondes de l’amour et du mal, celles qui donnent – et ôtent – au cœur son sang.
Si l’amour contribue à bonifier le monde, il peut aussi aider la raison à le connaître et le comprendre : « Nous, les sentiments nous poussent à la raison des efforts extrêmes ; et la raison éclaire nos sentiments ». (Brecht, Ecrits sur le théâtre).
L’amour, parce qu’il naît de la rencontre et connaît l’intimité de l’autre humain, peut aider à entrer dans l’intimité du monde.
L’amour à deux peut aider mieux à déchiffrer l‘existence en ce monde du triple malheur humain : l’exploitation, l’oppression, l’humiliation. Comme le malheur rend méchant : méchants ceux qui le craignent (la peur est égoïste) ; ceux qui y sont tombés (contre les premiers, contre les autres, contre eux-mêmes car le besoin frustré devient sauvage.
« Ce que tu m’as montré
Ce n’est pas l’immoralité
Des pauvres : c’est leur pauvreté
». (Brecht, Saine Jeanne).
L’amour doit aider à comprendre que son sort le lie à la loi. La loi est le seul moyen de donner à l’amour sa dimension universelle, en ce monde du moins. La loi parle pour tous : pour chacun, elle est un peu injuste, puisqu’elle plie chacun à tous. Mais l’amour serait bien plus injuste encore s’il opposait les particuliers à l’universel – les visages qu’il voit à ceux qu’il ne voit pas et dont la loi lui parle -. Le rayon du cœur est plus grand que celui des yeux.
Pour vivre, lutter, vaincre, s’unir, l’amour peut renforcer la force de la lutte, de la solidarité. S’aimer sans oublier les autres comme les aimer sans s’oublier : telle est la voie que nous devrions emprunter.
Tel est l’amour réinventé qui peut nous aider à résister au désenchantement du monde tel que voudrait nous le faire vivre ceux qui n’ont de cesse que de tout mettre en oeuvre pour que nous le leur abandonnions.
Avec René Nelli, nous pouvons aller vers cet amour dans « le trobar » des troubadours :
« On pourrait parler longtemps des conceptions étranges de l’amour en Occitanie sans en épuiser le sens profond. Il a fallu plusieurs siècles pour que s’en développe la métaphysique en France, en Italie, en Espagne. Elles ont été le ressort de l’amour occidental. Encore aujourd’hui, chez Joë Bousquet, l’idée de la femme au sens platonicien ne renferme pas seulement toute la valeur qui est dans la conscience partagée, dans l’abolition du moi dans le moi : elle tient encore dans son rayonnement toutes les vertus de l’homme méditerranéen, y compris sa négation apparente qui est la chasteté, comme l’avait bien vu Montanhagol au XIII siècle. Ces mythes de l’amour provençal : valeur de l’idée de femme, valeur du premier amour cosmique, négation de la masculinité en ce qu’elle a de plus farouche au profit de ce qu’elle a de plus généreux, ces mythes sont si véhéments en Occitanie… ».
Ou encore, retrouve-t-il cette tradition de l’amour dans « Le fou d’Elsa » de Louis Aragon, ce romancero qui, indépendamment de sa valeur poétique propre, l’une des plus hautes de ce temps, constitue peut-être le plus extraordinaire monument élevé de nos jours à la gloire de l’amour arabe et provençal ».
« Les poètes provençaux savaient bien que d’aimer « purement », c'est-à-dire de tout son être une femme équivalait au fond à aimer, désespérément, ce qui « est », ce que nous ne savons pas que nous sommes, ce en quoi nous sommes éternellement inclus ».
Retrouver ces valeurs essentielles, y accéder par l’esprit, voilà ce que nous dit Nelli : « A l’amour est lié le savoir. Pourquoi ? Parce qu’il considère que l’amour est esprit…On ne connaît que ce que l’on aime et on ne peut aimer que dans la connaissance de l’amour, c'est-à-dire à partir de l’idée de l’amour ». Franck Bardou, qui ajoute : « Pas d’être sans esprit, pas d’esprit sans amour, et voici tracée, à travers une dynamique verticale qui n’est pas sans rappeler « les métamorphoses de la libido » évoquées par Jung, la fantastique colonne d’énergie qui ordonnera probablement une grande partie de la créativité moderne ».
Voilà pourquoi nous pouvons aussi, dans cette quête d’un amour réinventé, nous tourner vers troubadours et cathares, pour peu que nous concevions, avec Nelli, une compatibilité possible entre la voie du salut des cathares et l’érotique des troubadours, dans les conditions de notre temps.
Ainsi, « retrouver l’Eros, accepter de gérer cette énergie en vue d’un bien être général » A Brenon, oublier « soi » dans l’autre, n’est ce pas une manière « de faire civilisation » que nous devrions actualiser ?

Répondre oui, franchement, n’est-ce pas nous ouvrir à l’humanité une et indivisible, par delà les frontières de la méconnaissance ?
Et par cet accueil de l’autre frère ou sœur en humanité, n’est-ce pas œuvrer à la métamorphose du monde ?




Synthèse de l'Eloge de l'amour par Béatrice Rouppert

En préambule au commentaire philosophique qu' Henri Callat va nous faire, je vous propose une courte synthèse du livre d’Alain Badiou, Eloge de l’amour.
En renvoyant dos à dos la conception romantique de l’amour et son extase de la rencontre, l’illusion des sceptiques ainsi que l’option du contrat, Badiou éclaircit notre réflexion concernant l’amour. Il repousse aussi la définition chrétienne qui confère une source transcendantale à l’amour et conduit les humains à accepter la souffrance pour leur bien et celui de la collectivité en considérant que cet amour-là est passif et instrumentalisé. Tout comme chez Lévinas, dont il dénonce la confusion faite entre philosophie et morale dans son concept d’amour «tout en oblation».
Alors que dit Badiou lui-même de l’amour? Il pose quatre conditions pour en parler: être à la fois un savant, un artiste, un militant et un amant, vaste programme …. Puis il pose la question suivante «qu’est-ce que l’amour quand on l’aborde à deux à partir de la différence?» et non pas à partir du un comme souvent proposé.
La rencontre – qu’il nomme événement ou hasard- devient le point de départ d’un processus à partir duquel l’amour peut se construire de deux points de vue. Cette rencontre ouvre «la possibilité de l’impossible» dit-il.
Mais cette voie est étroite, elle demande à la fois un engagement obstiné et une remise en cause permanente. C’est là me semble-t-il que chacun peut rejoindre les propos du livre. Badiou insiste aussi sur la nécessité de refaire le «choix initial» en toute conscience tout au long du parcours, de «re-déclarer» son amour en quelque sorte.
On voit que Badiou propose ainsi une définition dynamique et optimiste de l’amour en totale opposition avec les philosophes cités au début.
Ce processus va ouvrir la possibilité d’une construction de vérité, thème déjà abordé par Badiou dans son livre, L’éthique.
Si cela est possible à deux, qu’en est-il pour le collectif? Que peut-on créer à plusieurs qui soit en même temps reconnaissance de la différence et égalité? Tout en luttant contre la réaction identitaire actuelle et contre les tenants de la société libérale qui considèrent que l’amour est un investissement trop risqué pour être tenté.
Tout au long du livre on sent que ce processus réclame un total désintéressement très loin de notre société actuelle, mais il donne aussi une force de résistance aux modèles imposés. A condition d’être dans la durée, l’obstination et la fidélité, Badiou nous dit que nous pourrions transformer ce hasard de la rencontre en destin.
C’est la «morale provisoire pour temps désorienté» d’un philosophe idéaliste et émancipateur.