mercredi 17 octobre 2012

Echos d'un colloque (Claude Caro)

                  COLLOQUE 2012 : SCIENCES, POUVOIRS, DEMOCRATIE

Quels rapports entre ces trois termes existe-t-il, en ce début de XXI siècle?
Quels nouveaux enjeux sont induits ou déterminés par ces rapports ?
Quelle part peut revenir à l'intervention, à l'invention citoyenne ?


      Tels étaient les axes de nos réflexions en ces jours de Juin 2012. Pour cela, fidèles à nos principes: interdisciplinarité, débats participatifs, nous avons fait appel à :
      une philosophe des sciences, Bernadette Bensaude Vincent, auteure de « Les vertiges de la technoscience » Ed la Découverte.
       un biologiste : Jacques Testart, auteur de « Labo Planète » Ed Mille et une nuits. Sciences Citoyennes.
       un professeur agrégé de sciences économiques : Jean François Senga,
      le directeur de l'OGRI : Patrick Gatines,
      une sociologue : Evelyne Perrin,
 une professeure agrégée de lettres modernes : Martine Boudet
      un professeur émérite d'économie : René Passet, Co-auteur de : « Le monde n'a plus de temps à perdre ». Ed Les liens qui libèrent.
      un philosophe des sciences : Philippe Solal,
       et à l'intelligence des participants.
Les contributions des différents intervenants sont accessibles sur le blog de l'ADREUC :

     Nous reviendrons plus tard sur le contenu de ces différentes contributions.
     Toutefois, nous éprouvons le besoin de vous faire part, tant que notre mémoire des évènements est encore vive, des réflexions qu'a soulevé ce que nous avons compris de ce qui a été dit. La tonalité des propos a été relativement pessimiste, un pessimisme associé à un volontarisme de l'action fondé sur une éthique, notament avec J Testart, Evelyne Perrin, René Passet, Bernadette Bensaude Vincent.
      La trilogie : Sciences-Pouvoirs-Démocratie, a peut-être trop privilégié le premier terme, enfermant pouvoirs et démocratie dans une sorte d'impasse, quoique quelques aspects révélés aussi bien par Jean François Senga, Patrick Gatines, que Martine Boudet aient mis en évidence l'ampleur des difficultés face aux pouvoirs « ensorceleurs », de faire vivre la démocratie.
     Les relations et inter relations dans leurs réciprocités, entre ces trois termes, n'ont peut-être pas été assez présentes si bien que la perspective d'une issue humainement satisfaisante à la crise de civilisation, qui ne peut éventuellement émerger que de la prise de conscience populaire, s'en trouve obscurcie.
    L'esprit de résistance qui nous anime malgré tout a, de ce fait, du mal à trouver dans la situation ainsi décrite, les motivations d'une démarche combative.
   Pourtant, « Résister, c'est créer » !
   Résister, c'est créer des situations qui peuvent faire bifurquer le système, impossibiliser les catastrophes.
   Résister, c'est créer la possibilité d'amorcer, ici et maintenant la transition nécessaire, indispensable !
    Nul ne sait de quoi demain ou après demain sera fait.
   Raison de plus pour actualiser nos résistances !
  Nous pouvons toujours oeuvrer à l'alliance de l'éthique de la responsabilité et de l'éthique de conviction.

     Qu'avons-nous retenu : A propos des sciences contemporaines :
    Comment définir l'activité scientifique aujourd'hui ?
    Sur quoi repose notre croyance en la science ?
    L'activité scientifique, la science appliquée est aujourd'hui pilotée par le calcul : elle équivaut au principe de réalité de la science : réduire l'incertitude.
    La science fondamentale, elle, correspond au principe de plaisir : plaisir de savoir, plaisir de comprendre motivé par l'angoisse existentielle humaine.
    En amont du savoir, il y a des objets de croyance.
   Quelle est la nature de ces objets de croyance ? Comment les définir ?
   Si la science est une activité de projection, une forme de sublimation, qu'est-ce alors que l'activité scientifique ?
    Que devient cette économie libidinale lorsqu'elle est entièrement captée par l'industrie ?
   S'il en est ainsi, par quels moyens pouvons-nous sauver le dispositif sublimatoire de la science ?
   Car la science contemporaine a intrinsèquement affaire avec l'industrie, donc avec les techniques qui deviennent des tehnologies. Cette science a pour programme de faire advenir ce qui devient, de faire accoucher le monde de la transformation : la technoscience.
    Ce que nous découvrons, après coup, par exemple avec les OGM, les biotechnologies, les nanotechnologies et tout ce que l'on appelle les technologies transformationnelles, c'est que le paradigme scientifique a profondément muté : il est celui d'une science du devenir qui a essentiellement parti liée aux technologies, à l'industrie et à ceux qui possèdent ces moyens de transformation : les firmes capitalistes, elles même liées au système financier.
     Par les pouvoirs que nous donnent les conséquences techniques des découvertes, des inventions, dues au génie humain dans les sciences, celles-ci influencent fortement l'évolution de nos sociétés, opèrent des transformations silencieuses qui modifient nos rapports au monde .
   La science elle-même change de paradigme et de visée. D'où certaines revendications de la société quant au devenir et à la place de la science, dont la société rencontre et vit de plus en plus quotidiennement les conséquences, dans un milieu humain désormais de part en part technologique.
  La question de la science associée à l'industrie, inscrite dans un projet d'investissement dans les possibilités virtuelles du réel, de transformation de ce réel pour un retour sur investissement, eh bien, cette science, pilotée par le marché, devient un opérateur de transformation du monde dans lequel le phénoménotechnique est une manière de produire le monde nouveau, non seulement dans le laboratoire, mais dans notre vie quotidienne. Ceci de manière silencieuse, par touches successives.

Bachelard disait : « La science suscite un monde »
Simondon disait : « Les techniques retournent vers le monde ».
Dans la science contemporaine, la raison a été réduite à la ratio, devenue elle-même la ratio de la comptabilité, du calcul, non pas comme méthode de vérification, mais bien comme réorganisation du monde.
L'un des problèmes, c'est que « le marché », le marketing, sont devenus des causes extrascientifiques des choix. Pour Gilles Deleuze, le marketing est devenu la science des sociétés de contrôle.
        De quel type est cette causalité ?
       Dans quelle « rationalité » extra scientifique des actionnaires peut-elle s'inscrire ?
   - celle des hedge funds ?
   - Celle d'un capitalisme qui a perdu tout « esprit » ?
   - ou bien est-ce la science est encore productrice de causes finales ?
   - Ou bien, ne s'agit-il pas de reconstituer un pouvoir de produire des causes finales en relation rationnelle avec la science, qui soient engendrées par une raison sociale irréductible aux ratios de la comptabilité.
      Selon nous, la science doit se réarticuler sur les causes finales et les causes formelles. Elle ne doit pas nier le fait qu'elle est constituée par la technique et en tirer toutes les conséquences : elle est ce qui se constitue de manière phénoménotechnique en même temps qu'elle a un rapport avec l'idéalité, le devenir, qui ne coïncide pas avec le réel.

         Le scientifique doit dialoguer avec le philosophe, le citoyen. Car, les sciences modifiant nos visions du monde, le réel est devenu un cas du possible. Mais, le possible n'est-il pas un pur accomplissement aveugle du devenir ? Comment se donner des critères d'orientation dans les possibles, et donc quels pouvoirs réels sont à la disposition de la société ? Qui effectuera ces choix et donc quelle démocratie doit-on promouvoir ?  
        Là intervient la politique si nous pensons celle-ci comme capacité de penser l'évènement.
        De tels critères ne relèvent pas du devenir aveugle, mais de l'avenir, c'est à dire de ce que « les humains » auront décidé qu'il soit. Autrement dit, ils ne devraient pas dériver des ratios du management, mais bien de la volonté politique. Aussi doit-on tout faire pour que celle-ci s'exprime. Ils relèvent de l'individuation psychique et collective comme condition de production du désir et de l'énergie libidinale sans
laquelle aucun avenir humain ne saurait être projeté et bâti. Cette sublimation porte en elle le dépassement humain.
      A l'heure où la stabilité est devenue l'exception et le changement la règle, la sublimation de l'avenir devrait nous aider à nous orienter dans la technoscience :
    La science contemporaine a été produite par une mutation industrielle produisant une technoscience qui transforme en permanence notre quotidien. Ce n'est pas une mutation de la science qui produit la mutation industrielle. A partir du moment où la grande industrie entre en compétition avec elle-même, puisque les industriels qui cherchent à conquérir des marchés aussi bien qu'à attirer des investissements, ces industriels sont dans l'obligation d'innover, de réaliser des économies d'échelle, des gains de productivité, comment s'étonner que la science soit de plus en plus requise par l'industrie ?
   A peine sommes-nous habitués à un produit, qu'un autre est déjà là pour le remplacer ! Il en va ainsi car, dans ce système capitaliste mondialisé, chaque capital mis en concurrence avec les autres doit lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit.
    La science moderne a changé de paradigme et de visée : la chimie n'est plus lavoisienne, la physique n'est plus laplacienne, l'astronomie n'est plus newtionienne, les dogmes de la biologie évolutionniste se fissurent, la science économique s'est développée jusqu'à une abstraction vertigineuse, la croyance au continu a été battue en brèche par l'invention des mathématiques statistiques adaptées au discontinu, l'existence de l'inséparabilité a été vérifiée. D'orgueilleuse et sûre d'elle-même, la science est devenue plus prudente. La croyance en sa toute puissance est battue en brèche de l'aveu même de nombreux scientifiques.
  Comment le commun des mortels ne serait-il pas lui aussi plongé dans le doute devant tant d'incertitudes, tant de catastrophes écologiques, sanitaires, financières... ?
 Une immense mutation se déploie sous nos yeux : nanophysique, biotechnologies, technologies cognitives...ces technologies connaissent un interdéveloppement qui devrait être pensé en articulant technologies, sciences, philosophie, économie et politique, autrement dit de manière à la fois interdisciplinaire et transdisciplinaire. Ce qui implique tout à la fois une mutation de la démocratie et une élévation sans précédent du niveau de connaisance et de compétences des peuples.
   Le dépassement de l'opposition entre forme et matière impose qu'une politique des technologies cognitives soit mise au service d'une intelligence collective, au service d'un accroissement de « la valeur esprit ».Notre esprit se produit de plus en plus dans un milieu technique. La mise en culture d'un tel milieu doit être portée par une politique publique et une politique industrielle.
L'esprit oeuvre sur le long terme. Le capitalisme financiarisé qui veut des retours sur investissement à court terme contredit cette aspiration. Là encore, la volonté politique doit s'imposer pour que « l'esprit » dispose d'un financement public échappant au Capital.
Certes l'influence des sciences et des technologies a radicalement changé et amélioré nos façons d'habiter, de nous vêtir, de circuler, de travailler, de nous soigner, en tout cas pour un humain sur quatre, ce qui en dit long d'une démocratie aussi exclusive !
Pour le quart des humains, ces apports sont considérés comme bénéfiques, quoiqu'ils comportent des revers de médaille obérant leurs bienfaits.
Surtout, ils nous installent dans des processus irréversibles non maîtrisés.
Non maîtrisables ?
Mais ici, c'est encore la politique qui détient le pouvoir de faire, c'est à dire la capacité pour les peuples non seulement de se faire entendre mais surtout écouter !
N'étant pas régis par un déterminisme inplacable, un certain libre arbitre est possible : si un jeu existe dans la matière inerte comme dans la matière vivante, si la vie est création continue, innovation, nous disposons d'un peu de liberté. Le monde des valeurs est réhabilité, car il n'est déduit mathématiquement de rien : il est création humaine .
Les hommes se souviennent, imaginent, inventent des corrélations, s'interrogent sur ce qu'ils vivent : les circonstances ont des significations multiples. Les relations non linéaires dont les physiciens ont compris le rôle crucial, sont omniprésentes, enchevêtrent les points de vue locaux, les visions globales, les représentations du passé, du présent, projetées vers l 'avenir .
En découvrant la complexité, la science s'est rapprochée de l'existence humaine.
La démocratie devrait nous donner des pouvoirs, à la fois pour orienter, « maîtriser les activités scientifiques », sachant que la pensée scientifique doit pouvoir s'émanciper des contraintes pour explorer tous les champs du savoir, mais, sachant en même temps que le pouvoir démocratique des peuples doit avoir la possibilité d'exercer sa vigilance sur les objets de recherches, sur les conséquences, les implications, les applications techniques, technologiques des découvertes, des inventions fruits de la recherche scientifique : OGM, nucléaire, biotechnologies, NTIC...autant d'objets dont s'est emparé le marché capitaliste.
Comme citoyens nous attendons des scientifiques qu'ils nous fournissent le plus d'informations fiables possibles afin que le dialogue entre cultures scientifiques et humanistes soit fécond.
Nous attendons des pouvoirs politiques qu'ils créent les conditions d'une appropriation des savoirs par les peuples : éducation, formation, démocratie réellement participative.
Par attente nous n'entendons pas confiance passive mais bien mieux un désir, une exigence.
Car nous savons déjà et ces savoirs, nous voulons les partager.
Nous voulons le dialogue entre savants et sachants.
Les travaux de Prigogine sur la thermodynamique du non équilibre nous conduisent aux limites du temps dont la flèche jaillit à partir d'un monde quantique dans lequel les équations sont réversibles relativement au temps. Dans notre quotidien, les phénomènes qui nous affectent sont irréversibles.
Les sciences nous ouvrent de nouveaux horizons : notre monde est une imbrication de plusieurs niveaux de réalité. Il y a une différence notable entre l'aléatoire et le hasard.
Les conséquences économiques des « progrès » techniques, dans un monde globalisé bouleversent les civilisations, les valeurs sur lesquelles elles fondent leur cohérence.
La sensibilité aux conditions initiales, l'irréductibilité, l'incomplétude, l'instabilité, l'imprédictibilité nous ouvrent des mondes certes moins confortables que nos « anciens mondes », mais plus passionnants à connaître pour peu que savoirs et pouvvoirs se conjuguent avec la démocratie.
Cette dimension est devenue vitale pour notre devenir mieux humains.
Les ressources publiques nécessaires à la recherche fondamentale posent aux états des problèmes financiers et éthiques redoutables.
Les démocraties, fondées sur les valeurs humaines doivent défendre l'espace public comme lieu de rationalisation des actions par rapport à ces valeurs, donner du temps au temps.
La valeur de la science est dans sa méthode : elle détruit ses acquis au fur et à mesure qu'elle avance. Elle nous dit toujours mieux le comment des choses.
La confrontation de la science qui ne vit que dans le mouvement et du politique, gardien de l'équilibre et des valeurs d'une société est un fait qui doit nous alerter sur les déséquilibres entre temps physiques et temps humains.
La loi est nécessaire : elle nous préserve des excès.
Ce sont les hommes qui font la loi humaine.

Alors, entendons Bertrand Russel : « La science a fait de nous des dieux avant même d'être des
hommes ».
Avec Isabelle Stengers nous constatons : « Au début était la réalité physique ».
Par réalité, nous entendons « ce à quoi nous avons affaire, ce qui nous oblige à penser ». « physique » : cette découpe entre ce qui serait physique et ce qui ne le serait pas ouvre la possibilité de suivre la manière dont sont différenciés les différents aspects de la réalité.
Aujourd'hui, auto organisation, chaos, incertitude, événement, bifurcation, émergence, tous ces concepts suscitent certainement l'espoir de nouvelles relations transversales entre les sciences.
Alors que la connaissance se définit d'abord par son contenu, marqué par l'opposition principe/pratique, le terme pratique de savoir affirme la nécessité de s'intéresser aussi bien aux producteurs de connaissances qu'aux chercheurs des réponses aux questions pratiques posées par Kant : « Qui sommes-nous ? », « Que pouvons-nous connaître ? », « Que pouvons-nous espérer ? ».
Cette disjonction entre l'engagement pratique de savoir et la connaissance est aussi un enjeu démocratique. Doit-on pour autant jeter la pierre ? A qui ? A quoi ? Quelle écologie des pratiques de savoir doit-on promouvoir puisqu'il s'agit de désigner l'ensemble des champs où se pose la question des relations entre êtres différents, caractérisés par des modes d'existence différents mais dépendants les uns des autres de manières multiples et enchevêtrées.
Le scientifique normal ou discipliné est bel et bien mobilisé pour pousser aussi loin que possible et avec l'inventivité que donne la confiance, les possibilités de son paradigme, quitte à ce que ses efforts aboutissent à un changement de paradigme. Cette loyauté des chercheurs à l'égard de leur discipline peut inspirer des stratégies les plus dénuées de scrupules.
Par ailleurs, un chercheur peut se préoccuper des questions non-disciplinaires « en citoyen », mais rien dans sa formation et dans son mode d'organisation des communautés scientifiques ne favorise la possibilité de communiquer avec sa pratique sur un mode qui situera de manière fiable la pertinence de sa pratique.
Ce à quoi il a été préparé, c'est à considérer qu'une question qui ne correspond pas aux termes disciplinaires n'oblige pas à penser, mais, par contre lui permet de penser à de nouvelles ressources, de nouvelles stratégies, de nouvelles alliances. Rarement à une remise en cause de ce qu'il fait et dans quel but. Dans le cas où une innovation scientifique libère une possibilité qu'exploiteront d'autres innovateurs que lui, qui confèreront un intérêt technico industriel, on peut parler de symbiose.
La mobilisation des chercheurs disciplinés constitue un problème critique lorsque les savoirs disciplinaires sont priés de contribuer à une question non disciplinaire comme le développement soutenable par exemple. Mais est-ce que nous ne sommes pas tous, plus ou moins, activement ou passivement « ensorcelés par le capitalisme » ?
Ce que la formation disciplinaire néglige systématiquement est une pratique de connaître les problèmes nécessitant d'autres types d'engagements, exigeant d'autres prises en compte, par exemple celles de la société civile.
Ce que ces pratiques ne sont pas obligées de penser, c'est ce dont aurait besoin « une opinion publique » en matière de choix techniques, industriels, sociaux, environnementaux. Il y va de l'acceptation ou du refus de la société à consentir à...
Au devenir disciplinaire des pratiques scientifiques correspond la mise hors politique des processus d'innovation technico-industriels.
La disjonction entre le « dedans » des questions disciplinaires à résoudre qui sont les seules obligations du chercheur et « le dehors » évalué selon les possibilités stratégiques qui peuvent être mises au service de ces questions correspond au rôle qui est assigné aux scientifiques : ils sont ceux qui apportent les moyens et qui, surtout ne doivent pas se soucier de la question de savoir à qui ils les apportent et ce qui en sera fait.
Pas que les chercheurs soient « vendus », « complices », « asservis », en tous cas pas plus que tout un chacun, mais parce que leur imagination, leur appétit de savoir, leurs questions ont été cultivées sur un mode correspondant à la division des rôles qui se sont créés à la même époque.
L'idée que les sciences contribuent au « progrès » répondant aux besoins humains, et cela au delà du débat politique de la mise en question démocratique n'a besoin que de quelques exemples, parce qu'elle ratifie la priorité conférée au progrès scientifique.
Ajoutons que la science n'est présente à l'école que comme productrice de réponses et de moyens, jamais comme ingrédient actif et discutable des choix qui ont fabriqué notre monde.
Les citoyens sont donc en attente des réponses scientifiques aux questions qui importent.
Comment alors mettre en politique, au sens fort, les pratiques scientifiques, c'est à dire l'ensemble des procédures et des situations où les intérets conflictuels énoncés dans des langages différents doivent tenter de s'articuler, de composer pour créer, ce qui signifie, à chaque époque, autour de chaque problème, appartenir au monde commun.
La politique commence avec la construction des problèmes qui ne doivent pas être réservés aux spécialistes, le public n'ayant que le choix de ratifier les solutions après qu'il aura été expliqué qu'il n'y a aucun choix véritable.
Participer à la construction des problèmes n'est pas donner son avis, c'est participer à un processus qui engage et met en risque, ce qui signifie que la politique n'a rien de spontané. Il s'agira que chaque moment de la formation et de la pratique invente les moyens de résister à la pente spontanée par défaut que constitue le jugement disciplinaire.
Nous avons à apprendre à résister :
     - résister à la séparation entre le comment ? (scientifique) et le pourquoi ? (éthique des humains).
Ce qu'une science apprend à décrire, c'est un processus de création de ce à quoi nous avons affaire et qui nous met en risque.
C'est parce que les liens qui disent l'interdépendance des vivants entre eux, les unisent en tant qu'ils divergent.
Lorsqu'il s'agit des pratiques humaines, pratiques de savoir et pratiques politiques, chaque pratique a besoin des autres pratiques, en tant que divergentes, en tant que déployant d'autres risques, faisant exister d'autres répondants.
Cette écologie des pratiques, cette invention démocratique, sont toujours à créer, à recréer.
La divergence ne doit pas être conçue comme ce qu'il s'agit de surmonter mais ce qui oblige à créer.
« Ce qui est taillé en sens contraire s'assemble ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie » nous dit Héraclite.

A Arques, semaine du 2 au 8 Juillet

Pour Bernadette Bensaude Vincent, nous devons penser « technoscience » comme mode d'expression des activités scientifiques.
« Désormais, il s'agit de façonner le monde : non seulement le monde matériel qui nous entoure, mais aussi nous-même, soit dès l'origine, par procréation artificielle, soit dans le courant de la vie, par des prothèses, des implants, comme si la science, ayant déchiffré le livre de la nature, allait maintenant le réécrire ».
« On passe de la capacité de lire notre code génétique à la capacité de l'écrire ».
La technoscience nomme l'état actuel : la combinaison en un seul terme de deux visées différentes : cognitive et tehnique. Pour G Hottois « la recherche scientifique contemporaine dont la technique (l'espace et le temps technique qui nous environne) constitue « le milieu naturel » de développement et aussi principe moteur ».

Pour Martin Heidegger : « La science ne pense pas, ce qu'elle fait n'a rien à voir avec une relation de vérité au monde. Elle ne cherche pas à voir, ni à dévoiler les choses mais elle est animée par une visée de traque, d'arraisonnement, de mise au travail des êtres, qui les réduit au statut de ressource à mobiliser, de moyens pour des fins humaines ».
Bref, la science moderne était déjà une technoscience.
Depuis, « la technoscience était devenue une sorte de symbole du mal absolu, concentrant tous les fléaux de l'époque : technicisme et technocratie, capitalisme multinational, néolibéralisme économique, pollution, épuisement des ressources naturelles, effet de serre, impérialisme américain, globalisation, injustice mondiale, disparition des valeurs humanistes » précise G Hottois.

Mais, que désigne-t-on par technoscience ? S'agit-il d'un raccourci, d'un renversement de la dépendance des techniques à l'égard des sciences ? Quel genre de monde se construit dans ce régime de technoscience ? En quoi les technologies de l'information, les biotechnologies et nanotechnologies affectent-elles nos visions du monde ? Par delà l'acceptation sociale, peut-on vraiment gouverner les technosciences quand tout suggère que nous sommes plutôt gouvernés par elles ?
A l'évidence, les technologies de l'information, les bionanotechnologies amplifient les micro-pouvoirs aussi multiples qu'insidieux qui, comme le soulignait Michel Foucault échappent à la souveraineté politique classique.
Suffit-il dès lors d'instaurer des recherches prospectives sur les impacts sanitaires, environnementaux, sociaux, éthiques, juridiques, en amont des programmes de recherche comme cela se fait pour les nanotechnologies ?
La gouvernance des technosciences n'est-elle pas aussi utopique que le projet même de façonner le monde qui anime les technosciences ? La technoscience remet en question la revendication d'autonomie de la science par rapport aux enjeux économiques et sociaux.
La science est devenue une force productive. Alors que, depuis Aristote, la connaissance était considérée comme une activité gratuite qui suppose  loisir et qui ne peut se monnayer, une activité de recherche sans but déterminé, un bien non exclusif qui s'accroît en se diffusant, un bien non rival, elle est devenue un bien économique qui tire sa valeur de sa rareté, un bien appropiable, une production de savoirs qui s'alignent de plus en plus sur la production technique d'artefacts.
Le droit des brevets est modifié.
Le droit de propriété intellectuelle relève de l'OMC.
Le statut de la connaissance a muté. Cette mutation s'inscrit dans la longue durée d'une histoire économique qui tend à l'appropriation des biens communs et à la marchandisation de toute information.
Pourquoi ?
« La créativité scientifique ne relève ni de l'intuition, ni de l'expérience de coin de table. Elle passe nécessairement par la médiation de la technique qui se situe en amont de la science », nous dit G Hottois.

La technique est à la fois source, moyen et cible de la recherche.
Les instruments jouent donc un rôle décisif dans l'avènement de la technoscience :
 - moyens au service de la recherche,
 - force motrice,
 - accélérateurs,
 - dispositifs insérés dans le monde du laboratoire ou de l'usine.
Les activités scientifiques nous montrent que la technoscience est la règle de leurs activités, la science telle qu'elle se fait aujourd'hui.
Pour la philosophe des sciences, nous passons de l'interdisciplinarité à la convergence.
L'émergence contemporaine de la technoscience sert de support à la convergence des disciplines scientifiques ( au-delà de l'interdisciplinarité).
Depuis 2002, la convergence désigne le faisceau de savoirs englobant les nanotechnologies (N), les biotechnologies (B), les technologies de l'information (I), les sciences cognitives ©.

Ces quatre technologies sont fédérées. Les nanos considèrent atomes et molécules individuels comme des briques élémentaires pour fabriquer des dispositifs ou machines.
Les bios s'emploient à manipuler et combiner des gènes pour former et réparer des organismes.
Les technos de l'info partent des unités d'information, du numérique, pour construire des algorithmes.
Les sciences cognitives, ancrées dans les neurosciences, partent des neurones et de leurs connexions pour comprendre ou recréer des fonctions cognitives émotionnelles.
Ainsi, la technoscience apparaît comme bien autre chose qu'un simple couplage de science et de technique ou qu'une subordination de la connaissance à des intérêts pratiques ou économiques :
C'est un processus historique qui transforme la nature et la société dans son ensemble en une vaste scène expérimentale.
Les technosciences enrôlent toutes les expertises nécessaires à la gestion d'un projet, y compris de spécialistes de la société, d'experts en opinion publique pour gérer les risques sociaux et aplanir les difficultés en anticipant les problèmes. La société est considérée comme une boîte noire aux comportements imprévisibles qui doit interagir avec d'autres boîtes noires aux comportements tout aussi imprévisibles, comme les particules et l'environnement.
Les sciences humaines et sociales sont invitées à faire du contrôle social.
Rendre apte, augmenter et démultiplier les capacités pour améliorer les performances, tel est l'objectif ! Pas pour accroitre les pouvoirs individuels ou collectifs sur les choix de vie possibles, mais pour extraire des individus les plus grandes capacités productives, à l'exemple des sportifs de haut niveau.
Ceci n'est pas étranger aux valeurs d'une société focalisée sur la performance, la productivité et la compétitivité. La déterritorialisation est pensée comme condition de la puissance et du potentiel d'une technologie : la convergence consiste à parier sur les effets de synergie, sur la réciprocité de la relation de potentialisation.
L'assignation d'un but à la recherche marque une rupture avec le concept de recherche libre.
Orientée vers un objectif, la connaissance devient une performance qu'on évalue en fonction de ces
objectifs.
La doctrine néo libérale ( de l'agenda de Lisbone par exemple) sous-tend et conduit à un dirigisme planificateur dans le domaine scientifique. Avec la convergence des technologies, la technoscience provoque un processus de recomposition du savoir : elle bouscule les cloisons disciplinaires, transforme la connaissance en un processus téléologique orienté vers une fin assignée par décision politique, elle même impulsée par les intérêts capitalistiques plus que démocratiques.

Le couplage science- technologie a métamorphosé les deux.La technoscience est devenue une instrumentalisation de la science comme de la technique, mise au service de projets idéologiques portés par un système néolibéral (d'aucuns diront capitaliste) obsédé par la compétition économique (nécessité impérative du taux de profit).
Avec l'émergence de la cyberculture et du tout information, nous vivons l'effondrement de toutes les frontières et les transformations que cela induit dans nos corps, nos villes, nos relations sociales, la société.
Avec la diffusion des machines informatisées dans la vie quotidienne, l'identité personnelle et singulière, le « moi » se perd dans l'effervescence de relations et de communications ininterrompues qui mêlent espaces public et privé.
Dépendance, addiction induits par les moyens de communication fabriquent des individus post-modernes, assortiments de bouts de « moi », qui perdent jusqu'à leur identité sociale.
Dès lors, comment s'étonner des fuites en avant devant les responsabilités et les affaiblissements continus de la démocratie ?
Impossibiliser ces dérives technoscientifiques, reprendre le pouvoir sur nos vies, vivre en réelle démocratie, tels sont les défis que nous devons relever.

Avec Jacques Testard, ouvrons quelques pistes visant la mise en démocratie de la science :« Les liens entre science et démocratie sont intimes. Le marché occupe une place croissante dans la production scientifique. Edictant des normes, fixant les priorités sur les agendas de recherche, réorganisant pas à pas le fonctionnement des appareils de recherche et d'innovation et les modalités mêmz de production des savoirs, les enjeux marchands de court terme ont une influence inédite.
Dans ce contexte, le contrôle démocratique sur les savoirs produits échappe très largement aux citoyens, réduits à leur seule dimension de consommateurs. En parallèle, émergent de nouvelles capacités de recherche et d'expertise en dehors des lieux officiels de production de savoir, au sein de la société civile : associationsde patients, réseaux de paysans,porteurs et animateurs de nouveaux projets de formes urbaines durables, associations de passionnés de botanique...des forces associatives, syndicales et citoyennes prennent une place dans tous les domaines. Elles constituent aujourd'hui un véritable tiers secteur scientifique qui s'organise pour répondre aux besoins sociaux technologiques, que ce soit en pari et écologiques négligés par la recherche publique et la recherche privée ».
« Dans un monde de plus en plus technologique, l'exercice des droits démocratiques n'est plus possible sans accès aux développements technologiques, que ce soit en participant à leur production ou en décidant de leurs grandes orientations. L'enjeu de la citoyenneté n'est plus d'avoir accès à la science faite, mais bien à celle en train de se faire ».
« L'idéologie du progrès est en crise :
      - la prise de conscience de l'urgence écologiques
      - les scandales sanitaires,
      - le dévoilement de la place grandissante prise par les intérêts économiques privés dans les choix des institutions nationales de recherche et d'expertise.
Cette prise de conscience que nous vivons dans un monde fini, sur une planète où le capital naturel est devenu facteur limitant, que le progrès tehnique a ses revers, ses faces sombres, qu'il pourrait menacer la possibilité même de la vie sur terre, n'est plus aujourd'hui l'apanage des groupes minoritaires ». « Mêlant données scientifiques, décisions politiques, enjeux économiques, des débats nouveaux sont venus questionner l'évidence du progrès ». « Portée par l'élévation du niveau d'éducation générale dans nos sociétés, l'affaiblissement des rapports d'autorité et l'émergence d'une société d'individus soucieux d'être les acteurs et les experts de leur propre vie, cette irruption de profanes a changé profondément la donne ». « Le système de production et de régulation de la recherche et de l'innovation se trouve fortement interpellé par ces changements ».
   Comment charpenter ce nouveau contrat :
     - ouvrir la recherche et l'innovation au questionnement démocratiques, en particulier celles relevant des technosciences. Les conventions de citoyens font partie de ces outils nouveaux qui permettraient de discuter et de prioriser les diverses propositions de priorités de recherche, en s'appropriant certains outils de prospective et en confrontant les points de vue contradictoires de différents responsables scientifiques, politiques, économiques et associatifs.
    - réaffirmer la nécessité de pluralité dans les sciences et l'expertise, notament en valorisant le rôle des lanceurs d'alerte.
   - ouvrir la recherche publique au tiers secteur scientifique.
   Ce nouveau contrat entre science et société signe une réorientation de notre système de recherche et d'innovation. Il s'oppose frontalement à des intérets économiques, sociaux et politiques en menaçant de remettre en cause des situations de rente prospérant largement sur l'absence de poil à gratter démocratique. Les quelques mesures de démocratisation déjà mises en place, si elles sont intéressantes en tant que laboratoires de pratiques nouvelles, ne doivent pas conduire à sous-estimer le rapport de force général qui reste à construire dans la société pour espérer faire évoluer profondément le système.
    Résister c'est créer :
      - Refuser la neutralité de bon ton systématiquement accolée aux questions scientifiques pour en faire ressortir les enjeux politiques.
       - Décliner concrètement, et de façon appréhendable par tous, les conséquences sociales, politiques et économiques des choix technoscientifiques.
      - Soutenir les démarches alternatives de coproduction des savoirs et les faire connaître.
      - Faire émerger ces questions comme prioritaires dans les agendas de mobilisation des mouvements sociaux, de plus en plus confrontés à des questions tournant autour de choix technoscientifiques...
Tels sont les chantiers largement ouverts à l'intervention citoyenne auxquels Jacques Testart nous a conviés.

Pour René Passet, nous changeons de paradigme, de modèle explicatif de ce que nous vivons.
Deux phénomènes récents sont venus transformer la portée de la mondialisation :
      - l'apparition de l'ordinateur et l'émergence de l'immatériel.
      - La libération des mouvements de capitaux dans le monde.
Or, aux différentes étapes de l'évolution technique ont correspondu différentes modalités de l'organisation des sociétés humaines.
    1) L'ère de l'informationnel est celle de la relation et de l'organisation en réseaux et des systèmes complexes, dont la modèle n'est plus la machine, mais le vivant. Or, ce qui distingue le vivant de l'inanimé, c'est l'organisation (Berthelot). Ainsi, pour le biologiste Henri Laborit : « Un organisme est constitué de structures possédant une finalité fonctionnelle qui, par niveaux d'organisation, concourent à la finalité de l'ensemble, finalité qui paraît être ce que l'on peut appeler la survie de cet organisme, assure la finalité de chacun de ces éléments, et donc le maintien de sa structure ». Le passage d'un niveau d'organisation à l'autre s'accompagne de changements qualitatifs à l'occasion desquels émergent une nouvelle logique et de nouvelles propriétés. Cette émergence de propriétés absentes des niveaux inférieurs interdit de réduire le Tout à la somme de ses composantes. Chaque niveau possède ses finalités propres et contribue, en relation avec les autres, au bon fonctionnement du Tout. L'application de ce premier principe nous conduit à soutenir la nécessité d'une économie plurielle, reposant sur les différents types de fontions au sein de tout système. De l'individu à la nation et à la collectvité internationale, le monde économique est formé de niveaux d'organisation relevant de finalités diverses et assumant des fonctions différentes : l'individu existe et l'on ne peut l'ignorer ; à l'inverse, on aurait tort de ne connaître que lui. Le marché ne comptabilise que les impacts monétaires de court terme. Au nom de quoi voudrait-on en faire le grand régulateur...de ce qu'il ne sait pas réguler ! L'utilité sociale doit primer sur les intérets individuels.

2) Dans notre monde, le sous-système financier a fini par imposer la suprématie de sa logique purement instrumentale – par delà toute finalité humaine ou politique – à l'ensemble de la planète. Or, un monde dans lequel la logique de l'instrument tient lieu de finalité marche sur la tête et devient fou. Le sacrifice des hommes s'affirme comme le moyen d'assurer « la bonne marche du système productif », mais à quelle fin s'il ne sait produire que le malheur de ceux qu'il devrait servir ? Comment ne pas voir dans ce système la racine actuelle d'une crise qui, par exemple, voit des institutions bancaires, sauvées de la débâcle par un apport massif de liquidités, se retourner et spéculer contre les Etats qui, hier, les ont tirées d'affaire ? Seules les valeurs transcendant le jeu des intérêts individuels peuvent faire prévaloir l'utilité sociale, ce qui relève de la politique. Et, comme les valeurs ne se démontrent ni ne se réfutent, que personne ne peut prétendre détenir seul la vérité, et que l'on doit vivre ensemble, on n'a que le choix du compromis en forme de projet social, fruit de la démocratie. Devraient relever de cette recherche : le contrôle et la maîtrise des pouvoirs financiers qui imposent leur loi, faisant fi de la souveraineté des nations ; les atteintes globales à la biosphère ; l'aide au développement ; la sécurité mondiale ; la gestion des biens communs de l'humanité : l'air, l'eau, le climat, le génome, les savoirs, les cultures, qui par essence appartiennent à tous.

Ici se clôt la boucle qui relie sciences, pouvoirs et démocratie, soit une pensée qui s'exprime au futur antérieur.

Arrêté à Arques le vendredi 20 juillet

Caro Claude

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